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Les professeurs clandestins
Aux temps anciens, un enfant apprenait le bon usage du français à l’école. Certes, bien avant qu’il entre en classe, ses parents, les voisins, les commerçants lui avaient constitué un bagage de base en vocabulaire, syntaxe, prononciation. Sans qu’il ait été question d’enseignement, il avait déjà appris quantité de choses. L’école allait y ajouter la lecture et l’écriture, puis la logique qu’apportent la grammaire et la rédaction, ainsi que la
richesse, la couleur, la force, toutes les nuances et les facettes du langage que révèlent les textes d’auteurs, prose et poésie. Puis vinrent la radio, la télévision et enfin l’internet. La famille et l’école ne sont plus les seuls éducateurs du langage, les modèles à imiter. Un enfant d’aujourd’hui est soumis à une légion de professeurs qui s’ignorent, mais qui n’en sont pas moins influents.
Tout enseignant, que ce soit en sciences, en géographie ou en gymnastique, est un professeur de français. Il a cette responsabilité, indépendante de la matière qui est la sienne. Car il parle. Jadis, nos maîtres surveillaient leur expression; ils se voulaient clairs, précis, respectueux des règles et de l’usage. A les entendre, on apprenait des termes, des tournures, des expressions que l’on n’avait peut-être pas l’occasion d’employer à la maison. Aucun n’aurait interrogé un enfant, comme trop souvent on le fait à la radio, en lui demandant: « C’est quoi ton nom? T’habites où? Tu peux me dire qu’est-ce qu’il fait ton père?» Je ne prétends pas que les professeurs actuels ont un langage relâché, je remarque simplement qu’à travers les émissions ou la publicité des milliers de « professeurs sans le savoir », des éducateurs clandestins, donnent à nos enfants l’exemple du laisser-aller, voire de l’incorrection en matière de langage. L’école et les parents sont dépassés. L’environnement langagier omniprésent fourmille d’incorrections, d’approximations, de confusions, de fausses liaisons, d’accords erronés, de tournures vicieuses, d’impropriétés, de vulgarités. Ce sabir propulsé à jet continu imprègne la mémoire de nos enfants et affecte leur propre langage.
Quel remède apporter? Il n’est pas pédagogique, il est politique.
J’attends qu’on me dise quels sont les groupes de pression qui, à tous les niveaux des parlements et des exécutifs, ainsi que des administrations, militent pour l’honneur du français. Qui sont nos hussards qui, à côté des agriculteurs, des producteurs de lait, des industriels, des défenseurs des assurés ou des consommateurs, infiltrent nos milieux politiques pour les inciter à sauvegarder ce patrimoine ancestral qu’est notre langue française?
J’attends la réponse.
J.B.
Faut-il en rire ou en pleurer?
Un quotidien vaudois est en train de se ridiculiser à force de bourdes, de négligences et de jargon. La drôlerie involontaire côtoie les lapsus des plus suspects. Exemples: on apprend que Frédéric-César de La Harpe fut le «percepteur» du tsar Alexandre let:, ailleurs qu’un prisonnier évadé n’est pas l’être « frustre» que l’on croyait. Le premier cas est des plus classiques, digne d’un personnage de Labiche. Le second démontre que le vocabulaire du journaliste serait plutôt «fruste », c’est-à-dire «balourd» selon le Robert, en tout cas approximatif!
Toujours dans le même journal, un collaborateur appelle un groupe sculpté «une statuaire ». Or la statuaire est l’art du sculpteur, non son œuvre. Au masculin, «le statuaire» désigne l’artiste. La Vénus de Milo est donc «une statue» appartenant à «la statuaire» grecque antique. Etrange également cette expression d’un autre plumitif: «les acteurs du dossier» pour parler des «auteurs» ou des «rédacteurs» de ce document. Cet emploi nouveau du mot «acteur» tend de plus en plus à remplacer les termes simples et justes de responsable, initiateur ou simple participant. Conformisme peu honorable nivelant la valeur des mots.
Autres exemples de savoir en vadrouille: ce pluriel peu orthodoxe dans « en plein examen finaux », ce verbe inadéquat dans «le filet se ressert sur les EMS », alors qu’il ne s’agit pas de viande mais d’une métaphore qui exige le verbe «resserrer », ou encore ces énormités à la limite du comique: «la faune tant végétale qu’animale» ou, à propos des départements du Conseil fédéral, « la répartition des marocains »
Le même journal, décidément prodigue en à-peu-près, nous régale occasionnellement de cocasseries du genre «une voiture renversée sur le flan, un boulanger forcé de plier boutique, un directeur qui lâche les reines de son entreprises» et ce poétique « champ des sirènes» sans doute émaillé de fleurs au parfum capiteux !
Signalons pour le plaisir deux cas qui n’impliquent pas des journalistes.
Dans le courrier des lecteurs cette métaphore mal inspirée: «donner patte blanche aux assureurs» et, tirée d’une publicité graveleuse sans le vouloir, la promesse d’une croisière sur un paquebot « luxurieux» !
Au-delà de l’amusement que procure parfois la lecture de telles bévues, subsiste la tristesse de constater à quel niveau est tombée notre langue naguère réputée pour sa précision et son élégance.
J.B.
ETES-VOUS UN ACTEUR PÉRENNE?
De tout temps les tics de langage ont été la marque de la prétention ridicule. Molière s’est abondamment moqué des philosophes, savants, médecins et hommes de loi au discours alambiqué. « Quel galimatias est-ce là !» s’exclamaient les gens sensés de ses comédies. Il en va de même aujourd’hui dans le monde de la publicité, chez les politiciens dont la fameuse langue de bois est aussi de carton-pâte, et malheureusement chez les journalistes, qui contribuent à répandre ces fausses élégances. Deux exemples parmi d’innombrables cas.
Le mot « acteur» est actuellement en vogue. Rompant tout rapport avec le théâtre, on lui attribue le sens de responsable, animateur, dirigeant, collaborateur, créateur, partenaire, bref de tout substantif exprimant l’idée d’agir, d’ œuvrer, de promouvoir, de manipuler parfois. Dans le langage «branché », les «acteurs» de la finance ou de l’économie ne sont pas des gens qui jouent la comédie (et pourtant … ) mais des chefs, ou simplement des employés habiles. Que sont « les acteurs du commerce équitable », si ce n’est des partenaires, des promoteurs ou des participants? Quant aux «acteurs du téléphone mobile », en gros des entreprises commerciales, ils portent des noms précis correspondant à leurs diverses compétences. Estce que les fabricants de saucisses sont des acteurs de l’alimentation?
Il y a mieux. On annonce le départ d’un homme de télévision qui fut «un acteur incontournable du monde des feuilletons télévisés. » Non, il ne s’agit pas d’un comédien! Mais d’un chef de service, c’est-à-dire un décideur, un producteur d’émissions. Et voilà que pour accéder à la tête de la Section cinéma, de l’Office fédéral de la culture, on souhaite nommer quelqu’un« qui sache construire un consensus entre les différents acteurs. » Passons sur le malencontreux «construire un consensus ». Et précisons que les «acteurs» en question ne sont pas des vedettes de films, comme le contexte pourrait le laisser supposer. En général on les appelle des professionnels, terme englobant tous les métiers liés au monde cinématographique. Enfin, je trouve dans un grand quotidien:« Il est temps que les acteurs de notre pays prennent du recul. » Encore une fois, il ne s’agit pas de théâtre! Cette phrase sibylline concerne les responsables politiques. .. Pourquoi tant d’imprécision quand les mots justes sont disponibles ? L’entraînement moutonnier fait des ravages !
Je signalerai aussi la promotion de «pérenne» au rang de synonyme noble de durable, permanent, définitif, ou stable selon les cas. On entend parler d’une loi pérenne, d’un contrat pérenne, d’une digue pérenne, ou d’une baraque à frites pérenne ! C’est vouloir se hausser le col d’une manière puérile autant que prétentieuse. Bientôt nos fonctionnaires nommés à titre définitif seront « des acteurs pérennes de l’administration! »
J.B.
FAUSSES NOTES
Chronique de Jacques Bron
FAUSSES NOTES
Vous lisez le journal, vous écoutez la radio, vous suivez un débat télévisé. .. et soudain vous sursautez : une fausse note vous fait tiquer, une liaison calamiteuse, un accord illégitime, une acception erronée, une forme verbale estropiée, le cliché du jour, « pragmatique, génial, entre guillemets, une avancée significative », tous ces mots usés, décatis, utilisés à tort et à travers, ces images incertaines, ces pataquès qui font rire d’abord, qui navrent ensuite… Vous voulez des exemples ? En voici, que je garantis authentiques : des entreprises dont on a « décapité la tête », des logements qu’il faudrait construire pour « satisfaire les besoins naturels », la Bible dans laquelle on trouve les «injections» de Dieu, le souhait de « perpétrer» le souvenir de l’Holocauste, un goût considéré comme une simple « inclinaison », ou tel fait que la presse a « tiré en épingle », et ces monstres quasi quotidiens : un des éditorial, un des travail !
Mais que fait-on de notre bel outil, notre langue si riche, si précise, si logique (mais oui !) si colorée? Pourquoi tant de négligences, d’à-peu-près, d’incohérences? On soigne bien sa voiture, sa coiffure, son jardin, sa forme physique. Pourquoi négliger l’expression langagière, qui révèle notre personnalité, notre finesse, notre souci de correction? Parler mal c’est aussi, en quelque sorte, mépriser son interlocuteur, comme on jetterait à un invité, au travers de la table, une écuelle de rata mal cuit. C’est surtout se dévaloriser soi-même, se présenter en négligé, hirsute, dépenaillé, malodorant.
Il faut réagir, donner le bon exemple, prendre au sérieux cet héritage transmis non seulement par des écrivains de valeur reconnue, mais par des parents et des grands-parents fiers de leur savoir, qui connaissaient l’orthographe, la grammaire et la valeur des mots, par des prédicateurs, des magistrats, des journalistes qui se faisaient un honneur de s’adresser au public dans un langage soigné, impeccable, varié, substantiel, tout le contraire de la parole avachie, terne, sclérosée, vérolée que trop de gens, même des professionnels, estiment suffisante pour le vulgum pecus que sont lecteurs et auditeurs. Il faut s’entourer de dictionnaires, ceux des synonymes, des expressions, des analogies, exiger de nos enfants la précision et la correction, s’intéresser aux nombreux ouvrages traitant du français vivant. Il serait souhaitable que des jurys indépendants décernent des distinctions aux journalistes et aux hommes politiques qui respectent le mieux la langue, qui l’honorent par leur richesse d’expression, leur recherche de la clarté, leur exigence de rigueur, leur amour de la sobriété et le rejet de tout ce qui sent le relâchement, l’approximation, le snobisme. Il y a du travail en perspective, mais la tâche est si noble. Courage !
J.B.
ON S’EMBROUILLE
Dans son billet dominical paru dans un quotidien vaudois, un pasteur écrit : «Si Dieu nous a donné la voix et la parole, c’est pour se faire entendre.» Littéralement, la phrase signifie que Dieu, pour se faire entendre, a doté l’homme de moyens d’expression vocaux. Ce qui peut paraître paradoxal. En réalité – le contexte permet de le comprendre – le pasteur veut dire que Dieu nous a donné ces moyens pour que nous puissions communiquer avec nos semblables. Il n’empêche que la phrase est incorrecte. Il fallait écrire: «Dieu nous a donné la parole pour nous faire entendre (des autres), pour pouvoir nous exprimer. »
La faute n’est pas rare. On l’entend à la radio constamment:« Nous sommes arrivés à temps pour se mettre à l’abri … Il faut nous attendre à se trouver dans une situation difficile … Nous aurons le plaisir de se préparer un bon repas … » Et combien d’autres! L’emploi des pronoms personnels non sujets semble être ce que les pédagogues appellent « non acquis » pour beaucoup de nos contemporains. La cause en est-elle à la présence de l’infinitif qui, pour certains, serait inséparable du «se»? En tout cas, l’erreur est flagrante.
Autre pataquès, trouvé dans un roman récemment paru. Il s’agit de gens qu’il faut pousser dehors, «car sinon ils ne sortaient pas ». L’auteur aurait dû se contenter de l’une des deux conjonctions, et aurait ainsi évité une contradiction qui n’éclaire pas son propos. En effet, « car » indique la cause, alors que dans cette phrase « sinon» introduirait plutôt une idée de conséquence. Il faut choisir! La négligence, qui paraît ici évidente, témoigne d’une logique quelque peu vacillante de la part du romancier.
Tout cela n’est pas bien grave, diront certains, puisqu’on se comprend.
Ces subtilités sont des chinoiseries de pinailleurs, qui se complaisent dans un langage guindé de vieux académiciens salonnards ! Eh bien, non! Je ne vois pas que parler correctement soit du maniérisme. Cela évite en tout cas des confusions, ou des obscurités, voire des contresens, comme on vient de le constater. Le comble, c’est que le pasteur en question conclut son billet par ce conseil: «Débranchez les brouillages, s.v.p! » Que ne s’est-il lui-même pris au mot!
J.B.
Viols en séries
Les notions de genre et de nombre sont, je crois, parmi les premières que les écoliers abordent en grammaire. Les temps modernes, toutefois, sont en train de faire se lézarder ce modeste savoir. On connaît depuis quelques décennies le traitement que le féminisme fait subir au genre masculin, dénoncé, pourchassé, accusé d’être discriminatoire et infamant. La hargne s’acharne contre les substantifs qui n’ont pas d’équivalent féminin, ce qui nous vaut des monstres comme cheffe, ce terme épouvantable, contraire à tous les usages linguistiques, que même une Benoîte Groult, féministe patentée s’il en est, récuse avec horreur. Il est avéré en effet que, au féminin comme dans tous les dérivés des mots terminés par ƒ (neuf, bref, vif, clef, œuf et les autres) la lettre ƒ se change en v. A-t-on jamais dit ou écrit «la chétiƒƒe pécore» pour citer La Fontaine, ou « une couleur viƒƒe, une breƒƒe rencontre, la neuffième heure » ? A défaut de trouver du charme au titre de chève attribué à une femme dotée de pouvoir, on aurait pu accepter et même valoriser la façon de s’exprimer de millions d’ouvrières, de caissières, de vendeuses qui se font comprendre en disant simplement «( la chef», l’article suffisant à marquer le féminin. On écrit toujours la nef, non ?
Le nombre comme catégorie grammaticale, non soumis aux pressions du politiquement correct, est-il à l’abri des attentats? On pourrait en douter lorsqu’on relève dans les journaux et à la radio des bourdes inquiétantes. J’en citerai quelques-unes, pêchées en Suisse romande, contrairement à ce qu’on pourrait croire. J’entends sur les ondes, de la bouche d’une femme politique (donc pas forcément inculte) : «Un des principal arguments … » En l’occurrence, c’est l’oreille qui ressent l’accident, mais l’écrit n’est pas épargné. J’ai lu sur une affiche:«L’un des plus grand spectacle de la saison».
D’autres entorses, non moins lamentables, témoignent de l’incertitude grammaticale qui tend à se généraliser. Par exemple, émis au micro par la directrice (et non la cheƒƒe) d’un département de l’instruction publique (un comble!) ce chef-d’oeuvre: « Chaque canton pourront décider…» Une autre fois, un journaliste demande à un auteur : « Est-ce que chacun de ces deux livres sont de la fiction?» Cela ne va guère mieux dans la presse. Un titre énorme dans un quotidien vaudois proclamait au temps des élections américaines:« McCain et Obama s’estime chacun gagnant. » Décidément, le mot chacun tend des pièges insoupçonnés ! Enfin, toujours dans le même journal à la grammaire vacillante: « Seul lui et son fils s’en étaient aperçu. »
On se demande à quel sabir notre langue ressemblera dans vingt ans si l’on continue à en violer les règles aussi impudemment.
Question de mode
« Les CFF font beaucoup d’efforts en termes de confort et de sécurité… La police, en termes d’effectifs, a quelques inquiétudes … Ce modèle (d’aspirateur) est le plus performant en termes de bruit et d’économies d’énergie. » Trois exemples parmi cent, dans lesquels l’expression en termes de est employée abusivement, à la place de en matière de, dans le domaine de, en ce qui concerne … C’est devenu une pratique envahissante dans le langage courant, une véritable épidémie. On se demande bien pourquoi cette marotte a tellement de succès en dépit de son côté guindé et surtout de son inadéquation. Car enfin, en termes de implique. .. des termes, des mots, des expressions. «Ah! qu’en termes galants ces choses-là sont mises!» s’exclame un personnage du Misanthrope. Il est correct de l’employer dans les exemples suivants: «En termes de navigation, gauche et droite se disent tribord et bâbord.» Ou encore: «Cette manie, en termes de psychiatrie, s’appelle trouble obsessionnel compulsif ».
On ne saurait donc utiliser en termes de lorsqu’il s’agit d’une caractéristique, d’une catégorie, d’une activité. Le mieux, comme toujours, est de s’en tenir à la sobriété, en recourant quand c’est possible aux simples prépositions en ou pour. Au lieu de « nos prestations sont les meilleures en termes de coût et de rapidité », on énoncerait « en coût et en rapidité », qui est tout aussi clair. Autre cas : à la place de « cette initiative est bénéfique en termes de culture et de prévention », on préférera « pour la culture et la prévention ».Mais c’est sûrement beaucoup demander aux adeptes de la fausse élégance, aux snobs prompts à adopter la dernière tournure en vogue, qui sont rapidement suivis par d’innocents imitateurs qui croient «être tendance» en s’emparant d’expressions aux allures pompeuses.
Chaque époque a connu ses modes vestimentaires et ses tics de langage.
Que l’on songe aux précieuses si bien ridiculisées par Molière. Plus près de nous, certains se rappelleront l’après-guerre et ses expressions figées et un peu sottes qui envahissaient les conversations et les discours : au point de vue de … , que combattaient les puristes, céda la place à dans le cadre de … , pire encore, qui sévit pendant cinq ou six ans avant de disparaître Nous vivons maintenant le temps où en termes de … triomphe. Mais cette mode passera, comme ont passé le chapeau melon et le pantalon à pinces.
En attendant, on évitera cette formule creuse pour lui préférer l’honnête correction d’une langue sans prétention qui, dans sa simplicité, exprime bien ce qu’elle veut dire. (J. B.)
Jeunisme
Juillet et août 2009
Le mot ne figure pas encore dans tous les dictionnaires, mais chacun sait de quoi il s’agit. Cette tendance, familière au monde des «bobos », n’épargne pas la langue. Le «parler jeune» nous envahit. Selon qu’il s’agisse de l’oral ou de l’écrit, ce snobisme se manifeste de différentes manières. On connaît le goût des adolescents pour les termes argotiques et le verlan (« il kiffe grave sa meuf ») ainsi que leur propension à prendre l’accent faubourien. Le tutoiement s’immisce de plus en plus dans la publicité. A la radio, à la télévision, dans journaux, on se contente souvent du seul prénom pour désigner une personne. Le vocabulaire expressif se réduit à des termes stéréotypés qui ne sont plus que des interjections : cool, super, wouah ont remplacé les qualificatifs exprimant l’admiration, la beauté, l’excellence. On constate une régression vers le jargon balbutiant des bambins, une infantilisation de la langue orale.
Un fléau qui affecte l’oral et l’écrit est l’invasion des formes abrégées.
On entend fréquemment, et malheureusement on lit aussi des mots tronqués du genre: l’actu, une info, un docu, les intellos ; on offre un abo de trois mois à un hebdo ou à un magazine conso, notre ado a une interro de psycho, je vous donne mon numéro perso, etc. Je sais bien que vélo, pneu, radio, cinéma, frigo, météo sont devenus familiers sans offusquer personne: ils rendent plus accessibles des termes savants ou longuets. Mais surtout, leur introduction a été progressive, espacée dans le temps, et ils dérivaient de vocables nouvellement créés. Il n’en va pas de même aujourd’hui quand appart’ remplace appartement ou quand le matin n’est plus que le mat’.
Cette affectation de modernisme déteint sur les comportements sociaux. La langue est certes le reflet de la société, mais en retour elle agit sur elle. Vinet disait déjà: « Veiller sur la langue c’est veiller sur les mœurs. » Il est évident que s’exprimer maladroitement, pauvrement, sans possibilité de nuances, ne facilite pas les contacts harmonieux. La rudesse, le primitivisme et l’approximation du langage induisent la violence des gestes. La vulgarité de l’expression fait admettre le relâchement de la tenue, le sans-gêne, voire la goujaterie, comme des attitudes normales.
Ceux qui, professionnellement s’adressent à nous, commettent une double erreur quand ils s’imaginent être «proches des gens» en nous parlant un français de bas niveau. Les jeunes ne sont pas dupes de cette servilité à leur égard. Quant aux lecteurs ou auditeurs adultes, ils ont trop souvent l’occasion de tiquer en relevant les incorrections, contresens et vulgarités qui n’appartiennent de loin pas à leur environnement langagier coutumier. Nous ne sommes pas tous des obsédés du copain-copain ! (J.B.)
Déraillements
Mai 2009
Dans un journal régional, un titre m’intrigue: « Nouvelle flotte pour les pompiers». Je me demande si dorénavant les lances vont cracher de l’eau d’Evian! Ou alors si on va fournir aux pompiers des canots équipés pour éteindre des incendies lacustres. En réalité, il ne s’agit ni d’eau ni de bateaux. Un sous-titre précise :« Le Centre incendie se dote de deux nouveaux véhicules». Bien sûr! J’oubliais que dans le langage branché une flotte fait nettement plus moderne qu’un parc de véhicules. Le lendemain, rebelote ! Voilà, dans un autre journal, la flotte automobile. Pas de doute: nos braves routières sont devenues amphibies !
Je n’ai rien contre les métaphores, à condition qu’elles aient un rapport avec le sens premier du terme utilisé. Ce qui est loin d’être le cas lorsque flotte s’applique à des véhicules qui circulent sur un terrain solide. M. de la Palice dirait qu’une flotte est composée d’objets flottants. Donc soutenus en général par l’eau. Admettons pourtant flotte aérienne puisque les avions « flottent» dans les airs. Petite licence poétique!
Il n’en est pas de même lorsque un terme est manifestement employé pour un autre. La notion de « propriété des termes» semble être ignorée de certains journalistes au vocabulaire approximatif. J’ai lu qu’à Barcelone les jardins publics étaient dissimulés dans toute la ville. Ils y sont certainement disséminés! Ailleurs, un collègue devient un congénère, et les habitués d’une bibliothèque publique, simples lecteurs, sont promus bibliophiles, appellation réservée aux amateurs d’éditions rares. A la radio, un critique qualifie un écrivain de prolixe, alors qu’il n’est pas du tout verbeux, mais plutôt prolifique, car il publie beaucoup. Et que dire de cette remarque pêchée dans un compte rendu de marché : les prix ascendent à la baisse!
Les uns se donnent des airs de compétence en parlant un langage codé empreint d’un snobisme moliéresque, les autres jargonnent au hasard faute de connaissances précises. Tout cela au mépris de la sobriété, de la clarté et de l’élégance qui ont été durant des siècles l’honneur de la langue française.
Réagissons à ces funestes tendances! Professeurs, politiques, journalistes, gens de radio, prenez vos responsabilités! (J.B.)
Les parasites
Mai 2009
Les parasites, ce sont ces termes, inutiles jusqu’à l’absurdité, qui encombrent la langue, qui alourdissent l’expression. La radio et la télévision nous en prodiguent des exemples à longueur de journée.
On y entend trop souvent des formules rocailleuses du type : « On se demande [qu'est-]ce qui va arriver, on voudrait savoir [qu'est-]ce qui se passe, il faudrait préciser où [est-ce qu']elle va, battre les œufs de manière [à ce] que la pâte soit lisse. » Quant à cette perle d’élégance, elle nous vient hélas des ondes françaises: « Le président n’a pas dit quand [est-ce qu'] il comptait aller aux Antilles. »
Parasites aussi ces en fait, écoutez, alors, eh bien et l’exaspérant si vous voulez dont certains émaillent leur discours. Cette instabilité de la parole, qui n’avance qu’en hésitant, en hoquetant, trahit un embarras de mauvais aloi. Aller droit au but est toujours une qualité, les tics de langage, ces scories, me font craindre d’avoir affaire à un indécis peu crédible.
On sait qu’aujourd’hui il est de bon ton de s’excuser pour tout et de craindre des représailles pour la moindre imprudence de langage. Aussi de plus en plus cherche-t-on à atténuer la portée d’une affirmation. Il faut sans cesse rectifier ce que l’on vient de dire ou émousser par avance la précision d’un terme. D’où cette manie de farcir le discours de l’expression «entre guillemets». « Le raisonnement m’a paru, entre guillemets, hasardeux … Une personne un peu fruste, entre guillemets » Comble de précaution: j’ai relevé un «avec beaucoup de guillemets» et un «entre de grands guillemets ». On n’est pas plus prudent! Le record actuel est détenu, à la radio romande, par la directrice d’un festival de films qui, en dix minutes, a utilisé les guillemets six fois. C’est-à-dire qu’environ toutes les nonante secondes, cette dame se croit obligée d’édulcorer ses paroles, de se reprendre, de modifier la valeur de son jugement. Ou elle n’a pas les idées claires, ou elle a un déficit de vocabulaire!
Il est évident que, parfois, on désire exprimer une restriction, un doute.
On dispose alors d’assez de mots ou d’expressions simples et variés comme peut-être, éventuellement, si je puis dire, en quelque sorte, grosso modo, plus ou moins, et combien d’autres. Mais attention! Là aussi, on peut tomber dans un tic répétitif qui fait douter de la crédibilité de celui qui défend un point de vue. Il y a heureusement encore des gens qui ne barguignent pas et ne s’embarrassent pas de gilets pare-balles langagiers; ils appellent un chat un chat, faisant fi du terrorisme ubuesque du politiquement correct. Et ils font honneur au français, langue de la précision et des esprits décidés ! (J.B.)
Un prestige menacé
Un metteur en scène iranien, au micro d’une radio française, affirme qu’au théâtre la diction est primordiale. Un étranger nous rappelle que notre langue a des sonorités à nulles autres pareilles, des nuances, des rythmes qui en font tout le charme et la subtilité. Il faut en jouer avec délicatesse et intelligence.
Celle qui fut une conférencière érudite, après une longue carrière à la Comédie-Française, Dussane citait cette anecdote: un Suédois lui avait confié qu’en des moments difficiles il aimait à répéter le mot « nostalgie ». La douceur de ce vocable murmuré lentement agissait sur son esprit stressé comme une musique apaisante.
Des siècles durant, la langue française a joui d’un prestige universel, suscité parfois un amour inconditionnel. Si aujourd’hui elle a perdu sa prépondérance dans beaucoup de pays, elle conserve tout son prestige dans de nombreux milieux. Asiatiques, Africains, Hongrois ou Suisses allemands, ils sont des millions dans le monde à déclarer leur amour du français! Ils n’en apprécient pas seulement la forme écrite et la littérature, mais trouvent dans son expression orale l’élégance et la clarté que leurs propres idiomes n’offrent pas toujours.
Faut-il accepter que ce patrimoine précieux soit respecté davantage à l’étranger que chez nous? Ceux qui admirent notre langue, qui l’ont apprise avec enthousiasme et persévérance, devront-ils constater que nous, les héritiers, l’avons laissée s’abîmer, que nous avons été complices des saboteurs?
« Il faut bien que la langue évolue », disent les laxistes. Les cancers aussi évoluent, et pas souvent vers un mieux! L’évolution doit être un enrichissement, non une dégradation. Or à quoi assistons-nous, si ce n’est à un avilissement du vocabulaire, à sa régression vers une espèce de jargon basique, à la perte des expressions consacrées. J’ai entendu dire «de la roupie de chansonnette» et «ouvrir la boîte des pandores», aux emplois fautifs des modes et des temps, à une syntaxe qui frise parfois le charabia, bref à un mépris généralisé des règles et des usages. Veillons donc sur notre expression verbale. Ne parlons pas n’importe comment! Luttons contre le laisser-aller, l’à-peu-près, le banal, le trivial, et que les parleurs professionnels (hommes politiques compris) donnent l’exemple! (J.B.)