Archive pour la catégorie ‘06- Chroniques’
MOTS DE LA MODE… QU’EST-CE QUE ÇA VEUT DIRE?
L’Illustré Par Mélanie Blanc – Le 13.05.2010
Passer pour une pro de la mode n’est souvent qu’une question de VOCABULAIRE. On vous aide à vous retrouver dans la jungle des termes techniques. Petit lexique pour fashionista en puissance.
BOYFRIEND
Qu’on parle d’un jean ou d’une veste, le boyfriend est une pièce un poil trop grande qu’on aurait pu piquer à son mec. Attention à le porter avec parcimonie. Jamais deux pièces boyfriend en même temps.
BOYISH
Ont un style boyish toutes les filles qui aiment les looks à la garçonne: smoking, jean large, gavroche.
CAPSULE
Les collections capsules sont des minicollections qui sortent en dehors du calendrier traditionnel. Souvent l’occasion de créer le buzz en faisant appel à des stylistes qui ne sont pas de la maison, genre Lagerfeld pour H&M.
IT…
Il est toujours accompagné d’un nom, genre «bag» ou «girl». Il désigne LA chose à avoir, LE truc trendy du moment. Qu’on parle d’un sac ou d’une fille, par exemple.
JEGGING
Variation du legging, le jegging est un caleçon qui ressemble à un jean (d’où le mix entre «jean» et «legging»). Il se porte comme un legging, avec un top long plutôt large.
LOW BOOTS
Plus hautes qu’une chaussure, plus basses qu’une bottine, les low boots s’arrêtent juste en dessous de la malléole.
NUDE
Ce terme décrit tout ce qui a la couleur de la chair, soit des pièces rose ou beige clair.
OPEN TOES
L’été aussi, les bottes ou bottines restent à la mode. Presque les mêmes qu’en hiver, à un détail près: les orteils à l’air.
OVERSIZE
Lunettes, manteaux, sacs, T-shirts, pantalons. Tout peut être oversize. La condition? Voir grand. Mais en restant tendance. Acheter un T-shirt XXL au rayon mec ne fera pas l’affaire.
PREPPY
C’est le look des jeunes de bonne famille qui fréquentent les prep schools aux Etats-Unis. Des carreaux, des jupes plissées, des pulls à losanges, des vestes en tweed. La tendance preppy 2010 sera mâtinée de rétro pour être au top.
SNEAKERS
Pour parler «djeune», ce mot est incontournable. Des baskets? Oui. Mais pas n’importe lesquelles. Celles qui ont été détournées de leur pur usage sportif pour devenir des accessoires de mode destinés aux citadins.
SNOOD
Rien de plus que la basique écharpe tube. Accessoire phare du défilé Burberry automne-hiver 2009-2010, la marque anglaise l’a doté d’un nouveau nom. Ou comment donner l’impression de faire du neuf avec du vieux.
SWACKET
Contraction de «sweat» et de «jacket», ce terme désigne les vestes en molleton gris très en vogue cet été. Un peu jogging chic, il donnera une touche cool à un ensemble classe.
TANKINI
Un maillot de bain deux pièces composé d’une culotte et d’un haut en forme de débardeur.
TREGGING
Mélange de «trouser» (pantalon) et de «legging», il désigne un caleçon sophistiqué. Impression cuir ou lamé, il se marie bien avec un long blazer. On oublie l’effet disco années 80.
TRIKINI
Comme le bikini est composé de deux pièces, le trikini, lui, en possède trois. Un haut, un bas et une pièce qui relie les deux sur le devant.
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UN MOT POUR UN AUTRE
Les torrents de paroles et d’écrits que diffusent les médias sont souvent de piètre qualité. À la radio, un médecin fier de sa carrière nous dit : «J’ai de l’expertise. » Parlant de ses collègues, il récidive : «Ils ont assez d’expertise pour traiter les cas difficiles ». Non! Ces médecins bénéficient d’une expérience, acquise par la pratique. Ramuz ne s’y trompe pas, écrivant dans Aline: « (Les vieux ) ont amassé de l’expérience pour les jeunes ». Mais on confie à un antiquaire l’expertise d’un tableau, à un graphologue l’expertise d’une écriture. Même Michel Serres nous déçoit. Dans un hommage aux artisans, il nous parle de «transfert d’expertise», alors qu’il s’agit de « transmission d’expérience». Selon un syndicaliste, «le dépôt des candidatures échoue lundi», expression bien négligée pour dire que le délai imposé pour ce dépôt échoit lundi. Quand un journaliste écrit que les maisons d’un village africain ont « un toit de taule », fait-il allusion au style particulier des toits de prisons? Un autre évoque une image diffamatoire représentant Mahomet. Nuance! Diffamer, c’est accuser (à tort souvent), mais s’en prendre à un tabou passe pour un blasphème ; le dessin incriminé serait plutôt blasphématoire. La rime ne remplace pas la précision! Le langage commercial est souvent entaché d’impropriétés. Une lettre à un client mentionne:« Tout débit sur votre compte vous sera avisé.» Il est probable que le client sera avisé, si le débit lui est communiqué (confirmé, indiqué).
Les politiques abusent de leur « signal fort» pour qualifier une déclaration ou une décision capitale. Mais voici mieux : « Ce qui était une perspective est devenu une réalité forte. » La réalité ne peut être ni faible, ni forte, ni légère, mais elle est parfois cruelle, navrante ou réjouissante. J’ai relevé «un coup d’arrêt fort». Pourquoi pas brutal, brusque, net, voire inattendu? Et« un niveau d’exigence fort» n’ est-il pas élevé ou sévère, « une relation forte» plutôt étroite, fatale, durable, etc. ? Paradoxalement, l’adjectif d’intensité fort, quand il devient stéréotype, dénonce une faiblesse de l’expression !
Que de maladresses, de négligences, d’âneries! Un journaliste commentant les déboires du tourisme hivernal nous apprend que « de nombreux travailleurs ont quitté le haut (de la vallée) pour descendre en bas ». Un autre affirme que « tous les partis sont divisés et chacun défendent leur point de vue ». Quid d’une série télévisée comprenant «onze épisodes différents»? On n’ose imaginer qu’elle ait onze épisodes identiques ! Un reporter sportif estime que si un coureur gagne l’étape, «les autres suivent derrière». Et que penser de l’élégance de cette phrase proférée par une dame professeur à l’Université: «J’crois pas que le problème il est chez les politiciens. » C’est Gavroche qui parle ainsi. Serait-ce trop demander aux hôtes des studios de bien vouloir respecter les formes correctes du langage, en leur rappelant que les auditeurs ne sont pas forcément leurs copains de soirées choucroute?
Jacques Bron
EVOLUTION
Je n’apprendrai à personne que les «gens d’armes» d’autrefois sont devenus les «gendarmes» d’aujourd’hui, par phénomène d’agglutination. On sait aussi que ‘notre «lierre» fut jadis «l’ierre ». À l’inverse, la cerise aigrelette que nos lointains ancêtres appelaient légitimement «1′ agriotte » s’appelle maintenant « la griotte ». Quant à l’expression « belle lurette », elle dérive de «belle heurette », il y a (belle heure, beau temps ». Une évolution d’un autre genre est celle de «baldacchino» (prononcé kino), mot qui désignait en Italie médiévale une étoffe de soie «de Bagdad ». Rabelais, cet infatigable créateur de mots, en a fait «baldachin », qui prit le sens de tenture, puis de ciel de lit et de dais (d’un trône, d’un autel) avec l’orthographe francisée de «baldaquin ». L’ancien verbe «partir », resté proche du latin, signifiait partager. Les héraldistes parlent d’un écu parti, certains comédiens de la commedia dell arte portent un habit mi-parti (de deux couleurs), et le parti politique réunit ses partisans, bien séparés des autres opinions. « Il a pris mon parti », dit-on de quelqu’un qui est de mon camp, qui s’est donc éloigné des autres. L’expression « maille à partir » fait allusion à la maille, la plus petite pièce de monnaie; on ne pouvait prétendre la partir, la diviser, sans se disputer. Mais attention! Lorsqu’on dit : « Ce malotru m’a pris à partie », il s’agit de tout autre chose. On parle alors de la partie adverse dans un tribunal, celle qui s’oppose à moi, qui m’attaque. C’est tout le contraire de «il a pris mon parti» ! Voilà de ces subtilités qui rendent notre français attrayant comme un jeu, subtil, savoureux, stimulant l’esprit. Qui songerait à simplifier les règles du rugby, du billard ou du bridge, sous prétexte qu’elles sont compliquées ?
L’évolution de la langue, est faite de glissements de sens lents, prudents, presque insensibles, de modifications de la prononciation ou de l’orthographe légères, peu à peu affirmées, amenées par l’usage populaire souvent, ou par les écrivains qui s’en font les garants, après que des érudits les eurent proposées. Elles n’écartent pas les difficultés, qui subsistent parfois jusque dans la compréhension. Mais elles ne violentent pas la langue, elles ne l’enlaidissent pas, ne l’alourdissent pas, ne remplacent pas un terme précis par un substitut vague, ne préfèrent pas à la clef fine un grossier passe-partout. Quand stimuler, attiser, activer, accélérer, encourager, aiguiser, exciter cèdent la place à booster, ce n’est pas une évolution, c’est une rupture, un appauvrissement. Quand plus personne n’utilise magnifique, splendide, merveilleux, féerique, grandiose, somptueux, mais que tout devient super ou génial, que ce soit un dessert, un film ou une nuit à Venise, c’est un naufrage, une amnésie culturelle. Et je ne vois aucune évolution entre « mon ordinateur personnel» et « mon ordi perso. » Non, la langue n’évolue pas ainsi, en s’abâtardissant. Elle pourrit, elle dégénère, elle agonise.
Jacques Bron
PETITS ACCIDENTS ET GROSSES BOURDES
Les gens qui font profession de leur parole n’en sont pas toujours maîtres. Les journalistes nous le prouvent tous les jours. Ils pâtissent, il est vrai, de la hâte qui les presse souvent, et les compétences grammaticales, malheureusement, ne sont pas des automatismes. Voici trois exemples authentiques relevés dans la presse écrite:
Pourquoi la police coûte-t-elle si chère..? Une réalité mise à nue... Courrez acheter le dernier volume… Journalistes, révisez vos connaissances ..!
La grammaire, avec ses accords subtils, n’est pas toujours la cause des dérapages. Le simple bon sens devrait interdire les absurdités. Est-il admissible qu’une journaliste déclare à la radio que deux hommes « se trouvaient face à face l’un de l’autre» ? Qu’une autre demande: «Y a-t-il vraiment un recul en arrière?» Quant à la légende d’une photo montrant Maurice Herzog sur un pic enneigé, elle nous affirme que l’illustre alpiniste est « en amont du sommet ». Non! Il ne lévite pas! Il est déjà satisfait d’être « arrivé au sommet» ou d’avoir «atteint le sommet ». Mais pour certains, «en amont» a le charme de la modernité, d’où son emploi récent pour «plus tôt»: «Pour rectifier cette erreur, il faut agir en amont. » Et voilà un titre accrocheur: «Nouvelle planète découverte à Genève!» Vraiment? Derrière la statue de Jean-Jacques? Dans un supermarché? Rassurez-vous. Les astronomes de Genève l’ont décelée bien au-delà des Eaux-Vives et même de Cointrin! Passons à Lausanne, où les autorités décident de limiter les activités nocturnes dérangeantes. Selon le quotidien du lieu, un patron de club n’envisagerait en tout cas pas de « plier boutique ». Plus difficile, en effet, que de plier bagage !
Dans la gent politique, la lourdeur est proverbiale. Je relève dans le jargon parlementaire l’emploi systématique de la formule «demander à ce que»: «J’ai demandé à ce que la loi soit révisée. » Contorsion inexplicable. Il est si simple de dire «j’ai demandé que la loi soit révisée, je demande qu’on renonce, qu’on examine, etc. » Comme on dit «je propose que ». L’emploi de «à ce que» se justifie seulement après certains verbes : s’opposer à ce qu’on déboise, veiller à ce que la loi soit respectée. Éviter aussi la tournure« de manière à ce que»; la forme correcte est « de manière que» : «Arrivez tôt, de manière que chacun trouve une place … J’articule bien, de manière que tous me comprennent. » Plus sobrement, « afin que»
suffit, ou même «pour que» : Soyons brefs, pour qu’on nous écoute! Enfin je ne répéterai jamais assez que «en termes de », marque obsédante du snobisme contemporain, est une formule ridicule et dénuée de sens. Un critique musical trouve les bras d’un pianiste tentaculaires C!) « avec tout ce que cela suppose en termes de souplesse, de précision e, de résistance. » Supprimez « en termes de », et vous avez une phrase parfaitement claire et dénuée de prétention. Celui qui a écrit «un grand investissement en termes d’énergie» aurait pu se limiter à «un investissement en énergie », qui se comprend d’emblée, comme« un investissement en capitaux.» L’économie de mots est gage de clarté, et même d’élégance!
Jacques Bron
UN HÉRITAGE GALVAUDÉ
On parle beaucoup de nos patrimoines. Ils sont innombrables : la forêt, le cervelas, le vignoble, le yass, le yodel, le château de Chillon, tout est patrimoine à sauvegarder. Sauf la langue. On peut la malmener à loisir, personne ne se révolte, sinon ici et là un Don Quichotte vite qualifié de réac, de dinosaure, de vieux chnoque ennemi de la modernité. Pourquoi un tel mépris ? Des musiciens font des prodiges pour rendre l’exécution d’une œuvre baroque conforme à l’original: on les admire. Les restaurateurs de monuments s’échinent à respecter le style des époques révolues: on les félicite. Des cuisiniers reconstituent des recettes du terroir: on leur accorde une étoile. Mais si vous prétendez conserver le bon usage d’un français qui nous a été légué par des écrivains aussi bien que par des gens de métiers, des prédicateurs, des juristes, on ricane en vous expliquant que la langue évolue. (Vous écrivez encore à la plume d’oie?) Il faut donc mettre au crédit légitime de l’évolution de la langue des tournures comme « débuter la fabrication, booster les ventes, impacter le cursus, opter pour le bon deal, un investissement en termes d’énergie.» Étrange évolution que cette dégradation! Qui dira d’un vin bouchonné qu’il a évolué?
Les bonnes vieilles règles et les acceptions strictes sont balayées sans complexe au profit d’une liberté d’expression iconoclaste. À chacun son droit de traiter la langue selon sa fantaisie (ou son ignorance). J’ai entendu sur nos ondes annoncer que «les averses allaient se succéder les unes aux autres.» Parlant d’un ministre on a dit: « C’est à lui qu’a échoué le portefeuille des Finances». De la bouche d’un universitaire est tombé ce défaut de concordance: « Sans se perdre dans des débats de spécialistes, posons-nous la question. » En l’occurrence, il fallait dire « sans nous perdre,
puisque le verbe de la principale est à la première personne du pluriel. Mais la faute est fréquente: «Mettons-nous sous cet arbre pour se reposer; nous nous ferons servir un bon repas pour se réconforter, ce qui nous permettra de se remettre en route en bonne forme. » Mon journal fait état des trois voix de l’école vaudoise (à propos des filières) et signale la découverte de plans de chanvre. Toutes ces négligences sont inquiétantes, car «le galimatias contamine la pensée », nous dit Vialatte, qui ajoute: « Parler faux, parler vague, amène à penser faux, à penser vague. » J’en veux pour preuve le fait que nos vieilles locutions ne sont plus comprises, ou sont citées de travers. J’ai lu qu’un député « avait eu bon dos de rétorquer », ce qui signifie qu’il avait eu « beau jeu» de rétorquer. Il paraît qu’un chef de service n’a trouvé « qu’une solution de bouts de chandelles.» On pourrait citer des dizaines de ces approximations, qui ne sont pas toujours cocasses. Pour le dessert, savourez cette délicate conclusion d’une journaliste de la radio: «Fermons la parenthèse … entre guillemets! »
Jacques Bron
DIRE ET FAIRE
Il n’échappe à personne que la langue française subit les effets du relâchement général des exigences en tous les domaines. Les règles ont mauvaise presse, celles du savoir-vivre comme celles de la grammaire. Et pourtant on n’a jamais autant édicté de normes concernant les denrées alimentaires, le respect des minorités ou l’élevage des poulets. Pourquoi se passerait-on des lois du langage ?
Ignorant ce qu’est le niveau de langue, le potache s’adresse à son professeur comme à son copain: «J’suis vachement embêté J’trouve plus ma docu sur ce mec de la Révolution … çui que vous en avez parlé » À l’inverse, les snobs de la parole se gargarisent des formules creuses. J’ai entendu à la radio cette phrase prudhommesque : « L’Alaska est l’État le plus étendu en termes de superficie.» L’auteur de cette tautologie dirait probablement que l’Everest est le plus haut sommet du monde en termes d’altitude ou que Lausanne dépasse les cent mille habitants en termes de population! Sans doute par crainte de tomber dans la trivialité, d’aucuns se complaisent dans l’emphase. Que de fois entend-on qualifier d’ «hallucinant» ou de «surréaliste» un événement tout bêtement surprenant, insolite ou incroyable.
Dans les écoles de mon enfance, on faisait la chasse au verbe faire, qu’il fallait remplacer par exécuter, confectionner, fabriquer, construire, selon les cas. Un de mes instituteurs condamna la formule «faire une faute» d’orthographe ou de calcul; il fallait dire «commettre une faute». L’inspecteur qui se trouvait là par hasard intervint, et avec tact nous expliqua que «commettre» comportait une valeur morale, étrangère aux bourdes grammaticales ou arithmétiques! Par conséquent, notre maître, dans son excès de zèle, avait bel et bien «commis une faute» car il nous avait induits en erreur! Aujourd’hui, on ne fait plus rien, on effectue, on produit, on réalise : «Réaliser une avancée significative» équivaut à faire des progrès ! De même il est mal vu d’employer le verbe dire quand il existe déclarer, affirmer, signaler, indiquer. «L’ambassadeur a indiqué qu’il y avait des Suisses parmi les victimes.» Il y a pire. Certains journalistes affectionnent les tournures du genre: «Je suis serein, sourit l’accusé … » Des romanciers pas très regardants écrivent: «Tu me le payeras, grimaça le forcené …. Je n’accepterai jamais vos reproches, tempêta la furie échevelée … » Les verbes sourire, grimacer ou tempêter ne peuvent pas se substituer à dire, car ils ne sont pas transitifs. Il faudrait passer par le gérondif pour exprimer la nuance: « … dit-il en souriant … en grimaçant … etc. »
Deux tendances s’opposent: la vulgarité galopante et la recherche du clinquant.
Ne faisons pas dire aux mots ce \ qu’ils ne veulent pas dire ! Parlons sans afféterie, sans détours, sans surcharge. Soyons simples et directs, et tout ira bien!
Jacques Bron
IL FAUT BOOSTER VOTRE VOCABULAIRE !
«Ce crouille gamin, avec sa berclure, a déguillé une tralée de pommes qui se sont éclaffées dans l’herbe. » Vaudois, vous m’avez compris 1 Tout ensemble social, toute profession, toute coterie a son jargon, dont les termes souvent pittoresques sont chargés d’infimes nuances. En même temps, ce langage marqué révèle et renforce l’identité du groupe. Les patoisants romands et les Suisses alémaniques fidèles à leurs dialectes ne disent pas autre chose.
Interrogés dans les médias, hommes politiques, chefs d’entreprises, dirigeants de syndicats, présidents de moult associations, tous s’expriment dans leur propre sabir. Or leur lexique, plus ou moins technique, plus ou moins anglicisé, a deux défauts majeurs, à première vue contradictoires : la pauvreté et le pathos. Pauvreté parce qu’il procède par stéréotypes inlassablement répétitifs, pathos parce qu’il trahit la prétention par le choix des termes les plus ronflants (pragmatique, pérenne, monétiser, instrumentaliser, dysfonctionnement … )
Un exemple entre vingt: le verbe booster qui fait florès dans le discours des parleurs dans le vent On veut booster la croissance, les ventes, les enthousiasmes, les troupes, les énergies, tout ce qui peut être encouragé, stimulé, poussé, activé, accéléré, accru, amplifié, développé, augmenté, renforcé, dopé, galvanisé. «Il faut booster les réseaux de soin», déclare un conseiller d’État, qui aurait mieux fait de dire « développer» ou « encourager». Il existe, selon, les contextes et la nature des sujets, une douzaine d’équivalents à· ce détestable et inélégant booster. Mais la misère langagière est si profonde, la paresse intellectuelle si crasse, le snobisme si contraignant que nos discoureurs se hâtent d’allonger la queue des admirateurs serviles de tout ce qui est « tendance ».
Même phénomène de ralliement moutonnier avec le mot impact. Ce terme caractérise une action violente (impact d’obus, impact de deux voitures.) Il équivaut à heurt, choc, collision, percussion. S’il s’agit d’une action progressive, insidieuse, voire douce, bénéfique ou maligne, il faut parler d’influence, de conséquence ou plus banalement d’effet. On· évitera de dire « la prévention n’a que peu d’impact sur les jeunes », pour préférer « peu d’influence ». Plutôt que « cette mesure a eu un impact immédiat sur la fréquentation», on choisira <<un effet immédiat ».
Cette carence du bagage lexical s’accompagne souvent d’à-peu-près grotesques dus à une connaissance approximative des locutions figées. J’ai entendu un monsieur très sérieux « s’élever en faux», alors qu’il voulait sans doute «s’inscrire en faux ». D’autres, croyant se donner des airs distingués, vous remercient d’un « je vous suis gré» inepte, car on ne peut que «savoir gré», c’est-à-dire savoir témoigner sa satisfaction. Notre langue regorge de richesses, mais elles semblent ignorées trop souvent par ceux-là mêmes qui devraient le mieux les exploiter.
Jacques Bron
Anglais, langue la plus difficile
LINGUISTIQUE. La majorité des petits Européens apprend à lire des mots simples en un an. Les Britanniques mettent deux à trois ans pour arriver au même résultat. La langue mondiale serait-elle particulièrement mal choisie ?
AU TEST DE LECTURE, L’ANGLAIS REMPORTE LA PALME DE LA LANGUE LA PLUS DIFFICILE
Les linguistes n’aiment pas parler de langues «faciles» ou «difficiles» : ils craignent les hiérarchisations. Pourtant, tout n’est pas relatif en matière d’idiomes. Et l’anglais est au centre d’un paradoxe : le cliché de «langue facile» lui colle à la peau. Or, dans le domaine de l’apprentissage de la lecture en tout cas, cette réputation est franchement à côté de la plaque.
Un professeur en psychologie cognitive, Philip Seymour de l’Université de Dundee en Ecosse, vient d’en apporter la preuve dans la plus vaste étude comparative menée jusqu’ici. Il a observé, dans 15 pays, des écoliers faisant leurs premiers pas en lecture. La plupart d’entre eux arrivent au bout d’un an à déchiffrer des mots simples. Les écoliers anglophones, eux, mettent deux à trois ans pour parvenir aux mêmes performances. Et la précocité de l’enseignement en Grande-Bretagne (5 ans) n’y est probablement pour rien, note Philip Seymour: les enfants Danois, qui abordent l’écrit à 7 ans, sont aussi dans le peloton de queue.. Avec eux, on trouve les Portugais et les Français. Mais le record de lenteur revient bel et bien aux anglophones.
Pourquoi ? C’est la nature même de l’anglais qui est en cause, pense Philip Seymour. Depuis quelques années, dans le cadre du même programme de recherche européen qui a permis l’étude écossaise, les linguistes ont identifié deux caractéristiques qui rendent les langues plus ou moins accessibles. La structure syllabique d’abord. Elle peut être toute simple, comme dans la syllabe ouverte de type «ba» familière aux langues romanes et aux bébés. Ou nettement plus complexe, comme dans la syllabe fermée aux deux bouts par un groupe de consonnes («sprint»). Seconde caractéristique: la simplicité ou l’«opacité» («depth») de l’orthographe. Les systèmes les plus simples offrent une correspondance constante et prévisible entre un son et une représentation graphique.
Dans les systèmes «opaques», cette correspondance est changeante et imprévisible. Or, de toutes les langues européennes, l’anglais est le champion des syllabes complexes et de l’orthographe opaque.
Au palmarès de la difficulté, les autres langues germaniques sont d’ailleurs aussi bien classées, tandis que les langues romanes se placent plutôt du côté de la simplicité. Mais la palme de la transparence revient au finnois, langue hors famille indo-européenne.
Comme quoi, il ne faut pas confondre exotisme et complication. Si l’anglais est particulièrement difficile d’accès pour les natifs, ne l’est-il pas aussi pour les autres? Philip Seymour n’entre pas en matière : ce n’était pas l’objet de son étude, dit-il. Un de ses confrères, le linguiste Mark Pagel de l’Université de Reading, n’hésite pas, quant à lui, à relever, dans le magazine New scientist de cette semaine, l’«ironie» qu’il y a à constater que «la lingua franca internationale est aussi la langue la plus difficile à apprendre». Et il rappelle que l’anglais ne s’est pas imposé grâce à une supposée «supériorité naturelle», mais par «accident historique». Selon le mot d’un autre linguiste, David Crystal *, la langue de la révolution industrielle s’est trouvée à plusieurs reprises «à la bonne place au bon moment».
Si donc le hasard a voulu que l’anglais devienne la langue globale, ce hasard aurait-il particulièrement mal fait les choses ? La question se pose dans un tout autre domaine que l’éducation, celui de la sécurité aérienne : on estime que 11% des accidents d’avion sont dus à une mauvaise communication linguistique. ** Les mêmes problèmes se produiraient avec n’importe quelle autre langue internationale, note David Crystal. Pas du tout, réplique Kent Jones, un ingénieur civil à la retraite habitant Chicago, et qui a fait de la «dangerosité» de l’anglais son cheval de bataille. Peu de langues comportent autant d’ambiguïtés, argue-t-il. Il est vrai que, pour des millions d’anglophones de fortune, une prononciation acceptable relève du rêve inaccessible. À propos, maîtrisez-vous les nuances entre «bate», «bet», «bit» et «beat» ?
Les spécialistes sont en tout cas d’accord sur un point: l’anglais est une «fausse langue facile» qui trompe son monde grâce à une grammaire avenante. Le plus amusant est encore de constater que certains continuent de célébrer cette prétendue simplicité dans un jargon incompréhensible qu’ils croient être de l’anglais.
* English as a global language, Cambridge University Press, 1997
** Fatal words : Communication clashes and Aircraft crashes de Steven Cushing, University of Chicago Press, 1994.
Anna Lietti
Source : LE TEMPS, journal du vendredi 14 septembre 2001
FANFRELUCHES LANGAGIÈRES
Notre langue est victime de maltraitance. Publicité, médias et particuliers accumulent barbarismes, fautes grammaticales, emplois erronés, anglicismes. Mais trop de prétention, de fausses élégances, de surcharges inutiles contribuent aussi à la dégradation. Ces préciosités de bazar sont des oripeaux qui masquent un appauvrissement du vocabulaire; les termes précis, vifs, honnêtes, disparaissent au profit d’un espéranto clinquant au conformisme gluant.
Récemment, mon journal rendait compte d’une descente de police dans une maison abritant des requérants d’asile. Il nous signale qu’ «une ambulance se trouvait sur le site.» Sur les lieux s’imposait, mais l’habitude en est prise: tout endroit, zone, secteur, bâtiment où il se passe quelque chose est désormais un site. Que seront dès lors Delphes et le Mont Saint- Michel? Gardons le mot site pour les paysages dignes d’admiration. Travaillez-vous dans un home pour handicapés ? Que nenni! Vous êtes actif en milieu pour personnes en situation de handicap. Naturellement, plus d’école, de prison, d’hôpital, de campagne ni de ville ! On ne vous parle que de milieu scolaire, milieu carcéral, hospitalier, rural ou urbain. Les quartiers où autrefois logeaient dans des conditions difficiles des gens aux ressources plus que modestes sont définis maintenant comme des milieux défavorisés. C’est-à-dire désavantagés, pas vraiment gâtés. Ce genre d’euphémisme fait injure aux populations obligées de vivre dans des conditions inacceptables.
Cette langue emphatique et lénifiante n’a pas la carrure du français en bonne santé. Il y a des mots pas très jolis peut-être, commençant pas la lettre p, que le peuple emploie pour désigner les prostituées. Mais il est de bon ton d’en faire de simples travailleuses du sexe, comme d’autres sont des travailleuses du cuir, de la vente ou même (oui, je le dis) … du chapeau!
Passons au commerce, justement. Magasins, boutiques, débits, comptoirs, bazars, autant de lieux où les chalands trouvaient naguère marchandises et services. Les enseignes affichaient boucherie, mercerie, primeurs, chez Arlette, ou Nouveautés. Aujourd’hui, on n’a plus que des Espaces flanqués d’une apposition qui doit en préciser la destination. Le long de nos mes se succèdent Ge n’invente rien) Espace Santé, Espace Saveurs, Espace Bébé, Espace culturel, Espace Couleur (qu’est-ce donc?). Les façades sont trouées d’espaces! Quant aux cabinets, offices, bureaux, clubs et associations, ils préfèrent se poser en Centres, même s’il s’agit d’une pièce située au dernier étage d’un immeuble. Bientôt, votre voyante dirigera un Centre d’arts divinatoires, le tapissier du coin siégera dans un Centre du meuble et la pédicure ouvrira son Centre ortho-podologique ! On parie ?
Jacques Bron
UN FRANÇAIS BAS DE GAMME
Les médias diffusent à jet continu des fautes et des négligences langagières, dues aussi bien aux journalistes qu’aux invités. On peut s’égayer un instant des fausses liaisons qui foisonnent. On sourit moins des déficits dans les connaissances : concordance des temps ignorée, emplois à contresens (« une fête rien moins que réussie » est une fête ratée! L’énoncé positif est «rien de moins que ». On déplore le manque d’élégance (on cherche qu’est-ce qu’il faut améliorer). Il y a enfin les stéréotypes envahissants qui, pour certains, passent pour des formules magiques.
Un représentant d’un village montagnard déclare à la radio: « Le calme de notre village est un point très fort en termes de tourisme. » Il allie allègrement deux parasites: fort Le parasite proliférant), en termes de (le m’as-tu-vu). Traduction en français clair et net: «Le calme de notre village est un atout pour le tourisme. » Trop simple. Pour faire de l’effet, il faut des mots fétiches. Verbiage! Quand on nous dit que « la municipalité a donné un signal fort en termes de sécurité », on préférerait des mesures énergiques à des signaux, même tonitruants !
Les bulletins routiers nous annoncent régulièrement qu’à la suite d’un accident « une déviation a été mise en place ». Comme si on avait apporté sur les lieux une installation (la grue a été mise en place). Une déviation pourrait être «aménagée» ou «proposée ». On annoncerait tout aussi clairement qu’« une déviation permet (ou assume) le transit », ou que «le trafic continue par une déviation ». Il y a plusieurs solutions possibles, mais on préfère le prêt-à-porter. Cette marotte sévit dans d’autres domaines que la circulation. Je viens d’entendre qu’à Bruxelles «un accord a été mis en place ». Je croyais qu’un accord pouvait être trouvé, voté, adopté, conclu, signé … La radio nous comble de balourdises. J’ai relevé: « Un fonds d’aide aux victimes a été mis en place », et ce charabia : «mettre en place des outils relationnels»! Ou encore ce chef-d’œuvre: «Des pathologies se mettent en place» pour annoncer que des maladies se déclarent! On «met en place» des stratégies, des classes, des programmes … On pourrait créer, organiser, aménager, offrir … On préfère mettre en place. La marchandise préemballée est tellement commode, pourquoi se donner la peine de trouver les mots de qualité! Il existe tout de même un public qui n’apprécie pas la camelote. Il y a des négligences inacceptables, surtout de la part de professionnels ou de gens supposés instruits lorsque, par snobisme ou paresse, ils se mettent à la remorque des médiocres. Force est de constater que l’on nous sert de plus en plus un français bas de gamme.
À propos, notre langue figure-t-elle au patrimoine universel de l’UNESCO, comme la moutarde de Dijon ou la fondue fribourgeoise ?
INDIGNEZ-VOUS…MAIS PAS TROP!
Les amoureux de la langue témoignent parfois d’un zèle excessif qui les pousse à dénoncer des fautes qui n’en sont pas. Exemples.
Un instituteur retraité me racontait que le premier jour où il dut sonner la cloche de son école de campagne, il craignait de se montrer maladroit. Il fut rassuré lorsqu’un villageois le complimenta par ces mots : « Vous avez le son plein». Ce qui voulait dire qu’il obtenait de sa cloche une résonance franche et non un grelottement aigrelet. «Je compris enfin, m’expliqua le vieux pédagogue un brin sentencieux, le sens de l’expression battre son plein. Le mot son n’est pas ici un adjectif possessif mais un nom! Par conséquent, pour exprimer l’intensité d’une activité, on doit dire par exemple les moissons battent son plein et non, par ignorance, les moissons battent leur plein, ce qui est absurde ! » Il était tout fier de sa découverte. Pourtant il avait tort. L’acception qu’il jugeait légitime est connue des dictionnaires, qui la réfutent sans appel. Ceux que j’ai consultés précisent que l’expression vient du langage maritime: la mer bat son plein lorsqu’elle atteint son plus haut niveau de marée. Une fête bat son plein quand elle arrive à son paroxysme, comme la marée ; les affaires qui battent leur plein ressemblent à une mer qui, dans sa plus large extension, offre la meilleure garantie d’un embarquement prometteur. Le brave maître d’école méritait un zéro !
Un animateur de radio vitupérait un jour l’emploi du verbe chuter dans les bulletins de la météo ou les faits divers : « les températures vont chuter, la skieuse a chuté». Plein d’une vertueuse indignation, il martelait: «Ce verbe n’existe pas (en quoi il se trompait), le verbe correct est choir. On doit dire elle a chu! » Ce prétendu érudit ignorait que choir, défectif aujourd’hui, se conjuguait autrefois avec l’auxiliaire être (comme son synonyme tomber) et que par conséquent on doit écrire ou dire «la skieuse est chue» ! Il ne faut jamais être trop sûr de sa science !
Les mots vieillissent et se modifient, leur sens s’atténue, leur forme change. Les gens d’armes deviennent des gendarmes, le fruit acide, nommé jadis l’agriotte, se mue en la griotte. Un quidam intransigeant m’avait critiqué pour avoir employé embobiner au lieu d’embobeliner, seul verbe acceptable selon lui. Mais si embobiner, né en 1807, est un peu moins pittoresque que son aîné, apparu en 1585, il est courant depuis des lustres chez les meilleurs auteurs. Donc je plaide l’acquittement.
On se doit d’être circonspect quand on se lance dans la chasse aux incorrections. Il faut se méfier des certitudes mal fondées, et surtout consulter les dictionnaires de toutes sortes! On risque de tomber dans un purisme arbitraire en se montrant trop pointilleux. Soyons donc prudents avant de condamner mais impitoyables lorsque la faute est avérée.
Jacques Bron
Lieux communs
par Anne Cendre
Mots en toc et formules en tic
Anne Cendre* a adressé à l’Association Défense du Français les lignes qui suivent évoquant l’ouvrage d’un confrère, Frédéric Pommier, Mots en toc et formules en tic. Anne Cendre a notamment présenté ce texte dans le cadre de l’émission Jeux de mots sur Fréquence protestante, radio associative parisienne (<http://www.frequenceprotestante.com>).
Si l’on flâne dans les librairies, on trouve de nombreux bouquins sur le vocabulaire, souvent plein d’esprit. Aujourd’hui, je me laisserai guider par un ouvrage écrit par un confrère de la radio publique, Frédéric Pommier. Ce journaliste, qui manie l’humour sans réticences, ce qui lui a valu quelques ennuis, se moque du parler d’aujourd’hui dans Mots en toc et formules en tic (éd. Du Seuil et Fr. inter) . Il ajoute un sous-titre, petites maladies du parler d’aujourd’hui.
Ecoutez, c’est clair que… bon, voilà, il faut savoir… en fait…on va dire…donc…pour faire court…
Tous ces bafouillages superfétatoires, vous les entendez mille fois en une journée. Ils ne vous agacent pas ? Vous ne vous en rendez peut-être même plus compte ?
Il faut toutefois examiner ses propres tics de langage, balayer devant sa porte, voir la poutre dans son œil avant de fixer la paille dans l’œil du voisin. J’ai fait mon examen de conscience et il me semble que je recours un peu trop souvent à une formule vide de sens, « si vous voulez ». Au premier abord, cela pourrait être une manière de tenir compte de l’opinion de son interlocuteur ; en réalité, il n’en est rien. C’est seulement une façon de souligner une phrase, de prendre son temps.
Frédéric Pommier a établi une nomenclature de ces phrases ou de ces mots qu’on prononce à tout bout de champ. Une nomenclature totalement inventée. La vénérole, par exemple. Qu’est-ce que c’est ? « une affection se manifestant par l’usage répété de l‘expression j’adore ». L’auteur commente ainsi la réaction de sa grand-mère lorsqu’il avait utilisé ce verbe pour dire qu’il aimait énormément les flageolets. « Notre aïeule nous avait fusillés du regard puis crucifiés d’une phrase : On n’adore que Dieu ».
L’improbabiliose, encore une invention de Frédéric Pommier. Devinez-vous ? C’est l’usage répété du mot « improbable », l’un des plus fréquents dans la bouche de la gent médiatique. L’auteur cite un journaliste de radio parlant de la chute – évidemment il emploie crash, alors qu’il existe des mots français équivalents – d’un avion militaire au Kazakhstan. « un accident improbable dans un pays improbable ». Cela fait bondir notre auteur. Un pays improbable. Qu’est-ce qu’un pays probable ? demande-t-il et nous avec lui.
Dans le même ordre d’idées, il y a l’incontournabiliose. L’usage immodéré du mot incontournable. Un argument de vente qu’on applique à d’autres domaines. Lorsqu’on parle de personnages incontournables et probablement insupportables, il suffit, la plupart du temps, d’éteindre la télévision pour les éviter.
Inimitable, avez-vous remarqué que l’on qualifie souvent d’inimitable une voix à l’accent très personnel ? Ce sont, au contraire, des voix qu’il est très facile d’imiter. C’est un mot pour un autre, il s’agit en réalité de voix non pas inimitables, mais très reconnaissables.
Un chapitre particulièrement étoffé du livre de Frédéric Pommier s’intitule la périphrasie. L’auteur s’amuse à accumuler les périphrases les plus éculées. Il en recense un joli nombre, en prenant pour exemple principal le pape : le Saint Père, le très Saint Père, le souverain pontife, le vicaire de Jésus-Christ, le pasteur suprême, le chef de l’Eglise, l’évêque universel, le successeur de saint Pierre, Sa Sainteté. Voici un beau choix de périphrasie « Dans la langue de Cicéron il a parlé des Saintes Ecritures, expliquant que la Grande Faucheuse ne pouvait rien face au Tout Puissant et que les armées célestes étaient plus fortes que le Prince des ténèbres ».
Toutes les périphrases visent évidemment à varier le ton et à éviter les répétitions. Elles aboutissent parfois à des embrouillaminis peu convaincants. Mais si elles font rire, c’est toujours ça de bon. Comme périphrase récente, nous avons eu droit à des « épisodes neigeux » ; pas très précis, un épisode neigeux, les météorologues ne se mouillaient pas.
Parmi les mots à la mode, n’ayant pas pour but de faire rire : glauque. Glauque remplace généralement lugubre, sordide, louche, sinistre, voire sulfureux, autre adjectif très usité. Qui sent le soufre, donc diabolique, dont on sous-entend les turpitudes sans vouloir ou pouvoir les dévoiler.
Dans le genre, il vaudrait mieux remonter à Frédéric Dard qui, lorsqu’il cherchait un mot efficace, après avoir consulté tous les dictionnaires, se décidait à en inventer un. C’est aussi ce que fait Alain Créhange qui, dans Le Pornithorynque est-il lustré ? (Ed. Fage), publie ses mots-valises inventés.
Autres mots très utilisés dans la presse écrite ou à la radio, ce sont le décryptage, le parcours, la nébuleuse. Nébuleuse est particulièrement prisée en raison justement de son imprécision. Le Larousse dit : « rassemblement d’éléments hétéroclites, aux relations imprécises et confuses ». Si l’on n’a pas le temps d’enquêter sur le sujet, la nébuleuse rend de grands services.
Quand on passe d’un sujet à l’autre, comme je le fais en ce moment, en essayant de trouver des points communs, on rebondit. Vous voyez les journalistes rebondir, sauter comme des gamins sur un trampoline ou comme un ballon sur un terrain de jeu. Cela se rapproche de ce que Frédéric Pommier appelle la catapulte, l’usage répété de l’expression « monter au créneau ».
Ils n’ont peut-être pas besoin de faire du chiffre, comme les policiers, mais ils utilisent beaucoup cette formule, qui s’accompagne du délit de faciès. Toutes deux aussi méprisables, dans quelque sens qu’on les approche.
Sens, voilà encore un mot employé bizarrement. On dit maintenant que les choses « font sens ». De quel sens s’agit-il ? Les choses ont un sens, les gens ont du sens, du bon sens et du sens commun, il faut l’espérer. Mais faire sens, ça n’a pas de sens, comme disait Raymond Devos.
Faire sens, c’est une traduction littérale de l’anglais, to make sense. Nous en trouvons maintenant de plus en plus.
Cela a débuté il y a longtemps par l’habitude de la tasse de thé : « ce n’est pas ma tasse de thé », une expression courante en anglais , mais qui s’accommode mal en France où l’on dirait plutôt « ce n’est pas mon genre ou ce n’est pas mon goût ». Plus récemment on cherche « des chevaliers blancs » (les white knights) pour renflouer les caisses qui ont été vidées par des « éléphants blancs », des white elephants, des projets qui ressemblent à des puits sans fond. Et on se refile « la patate chaude » (hot potato).
Vous avez un problème avec ça (Do you have a problem with that) ? Autre traduction littérale. Cela pose certainement un problème.
L’usage des anglicismes à l’état pur, sans traduction et parfois à tort, sont fréquents. J’ai entendu à cet égard, sur les ondes de la radio française, une perle que je ne voudrais pas laisser filer. C’était le jour de l’annonce des lauréats de prix littéraires. En l’occurrence le Renaudot attribué à Virginie Despentes, la seule femme du lot. La journaliste déclare « and the winner is, ou plutôt and the winneuse is… » Et cela pour un prix littéraire de langue française.
Faut-il trouver une excuse à cette journaliste inventive ? Le mot vainqueur n’a pas de féminin.
Pour terminer, je noterai une salutation qui vient directement de l’anglais et qui est arrivée récemment sur les rivages de France, « prenez soin de vous », take care.
*Anne CENDRE, après une licence en sciences sociales et un diplôme de bibliothécaire, a été journaliste pendant 35 ans dans la presse écrite. En poste à Genève, puis correspondante à Londres, elle a traité tous les sujets possibles et impossibles. Aujourd’hui Anne Cendre mêle l’utile à l’agréable : collaborer à une radio protestante et se lancer dans une nouvelle forme de journalisme. Son émission “Jeux de mots” lui permet d’approfondir son amour de la langue française. Par ailleurs, elle a récemment publié un ouvrage passionnant, « Promenades protestantes à Paris (éd. Labor et Fides, fév. 2011)», qui fait découvrir avec originalité la capitale française et ses grandes personnalités protestantes.
LA FIN D’UN MYTHE
« Ce qui me frappe le plus quand je rentre en Suisse après une longue absence, c’est d’entendre parler si mal. » Déclaration de Nicolas Bouvier, mort en 1998. Que dirait-il aujourd’hui! Écoutez n’importe quel entretien radiophonique. L’élocution est hésitante, la syntaxe hasardeuse. Sur Espace 2, chaîne dite culturelle, vous entendez : « C’est quoi comme livre que vous emporteriez en vacances ? »
Le vocabulaire est souvent pauvre, ou imprécis, ou franchement inadéquat. D’où hésitations, repentirs, précautions qui justifient ces agaçants «entre guillemets» censés tempérer un terme incertain, ces« en fait … écoutez … effectivement … » qui tentent maladroitement de meubler les lacunes du bagage lexical. Les poncifs émaillent la prose journalistique; on y abuse de ces mots passe-partout qui sont autant de cache-misère: « fort, impact, pragmatique, significatif, pérenne, en termes de », alors que des dizaines d’adjectifs ou d’expression existent pour indiquer la nuance précise, la fonction exacte. Mon journal, faisant état d’un préavis municipal, rapporte qu’une certaine forme de toits «a un impact très fort sur le paysage urbain de la ville. » Bel exemple de stéréotype que cet impact fort! C’est le chic du chic des incultes que de glisser un impact (ou le verbe impacter; dans leur prose ! Avec eux, impact n’a plus le sens de choc, de heurt, de marque visible d’une atteinte violente (un impact de balle) ; ils y voient l’équivalent de conséquence, influence, résultat, répercussion, contrecoup. Quant à fort, on sait qu’il se substitue à tous les adjectifs d’intensité. On aurait pu (ou dû) écrire un effet regrettable, ou néfaste, ou fâcheux, ou même désastreux, que sais-je? Il y avait maintes possibilités de dire que ces toits sont dommageables à l’harmonie architecturale d’un quartier. Et voilà qu’on ajoute à cette carence un pléonasme digne d’un personnage de Courteline: paysage urbain de la ville! Il rejoint cette tautologie relevée naguère: «Renens est devenue une ville urbaine. »
On ne voit plus les rapports qui régissent les personnes de la conjugaison. À la télévision française: «Nous sommes équipés d’une caméra cachée, pour ne pas se faire remarquer.» Les mots parasites pullulent: «Je demande à ce que le projet soit soumis aux voix … On cherche qu’est-ce qu’il faudrait faire … On connaît une baisse en termes de qualité ». Une baisse de la qualité suffirait …
A quoi bon continuer? À l’époque du laxisme généralisé, toute règle est devenue haïssable. Chacun jargonne sans se préoccuper d’autre chose que de « s’exprimer ». Le français perd sa limpidité, sa rigueur, et devient filandreux, redondant, terne. Le mythe de la« belle langue» s’effondre.
Jacques Bron
Langage, internet et fous rires
par Agnès-Valérie Bessis
Promotions du Gymnase de Burier
Le 30 juin 2011, le Marché couvert de Montreux accueillait étudiants, enseignants, personnalités politiques, parents et public pour la remise des baccalauréats et diplômes décernés par le Gymnase (lycée) de Burier près de Montreux. A cette occasion, Madame la Directrice Agnès-Valérie Bessis a notamment développé dans son discours une réflexion sur la notion de langage. Elle a autorisé l’Association Défense du Français à en publier les quelques extraits significatifs qui suivent :
(…)….
Le temps peut paraître très court à vos parents depuis vos premiers pas hésitants. Ce jour consacre le grand pas que vous avez franchi qui vous invite à prendre les décisions d’embrasser la direction de votre vie.
Henri Bergson dans son ouvrage L’Évolution créatrice soulignait «L’être vivant est surtout un lieu de passage, et l’essentiel de la vie tient dans le mouvement qui la transmet.»
Passage d’un lieu à un autre, d’un état physique ou psychique à un autre, passage de l’âge adolescent à l’âge adulte. Avancer pas à pas augure des changements, des évolutions. Nous constaterons avec curiosité le lien étonnant entre les homonymes le pas (mouvement, déplacement) et pas (de ne pas adverbe de négation). Le pas assurant le mouvement serait lié au ne pas, marquant la restriction de toute action. Ne pas, c’est ne pas faire le pas. Je vous souhaite, Mesdemoiselles et Messieurs, un équilibre parfait de vos pas dans toutes vos actions futures (…).
Pour chaque génération, le langage se forme, se déforme et se transforme. Jeunes gens nés à la fin du XXe siècle, vous parcourez la toile (surfer) – l’Internet – pour dénicher vos séries télévisées préférés (télécharger) tout en envoyant un message (SMS, short message service) à un ami. Nous connaissions l’argot et ses différentes déclinaisons, le javanais, le verlan, le langage des banlieues, voici le temps venu de la net-génération créatrice de nouveaux vocables. Il y a dix ans qui aurait pu comprendre un texte comme celui-ci déposé sur le wall de Sophie : « Kévin le geek est trop vénère, il n’a pas arrêté d’avoir des lags en jouant à Call of duty parce que sa sœur seedait trop de torrents. »
Pour « déplaire » aux participants du Sommet de la francophonie organisé dans cette belle ville de Montreux en octobre dernier, on pourrait rajouter « Ce week-end, j’ai booké un charter low cost, je pourrai checker demain sur mon smartphone le mail de confirmation»
Si vous êtes en panne d’inspiration de nouveaux mots, termes, l’internet est aussi une source d’information rare qui vous permet entre autre d’accéder à des dictionnaires anciens comme celui publié en 1865, écrit par Laurédan Larchey « Les excentricités du langage ». C’est un ravissement pour l’esprit et je puis vous assurer des rires et des fous rires à découvrir ses bons mots aux définitions recherchées.
Le dictionnaire des mots rares et précieux se consulte avec gourmandise et permet de découvrir par soi-même l’étrange pays des mots, note l’éditeur Jean-Claude Zylberstein. Il poursuit dans l’avant propos : les mots peuvent être pris dans des acceptations si variées que nous les avons rarement toutes présentes à l’esprit, l’évolution du langage ne cesse de les modifier jusqu’à rendre presque méconnaissable le sens original du vocable.
Pour illustrer ces propos, prenons la malheureuse pensée matinale d’une gymnasienne, d’un gymnasien.
« Mon réveil n’a pas sonné, je reste au plumard, je prendrai l’omnibus plus tard ».
En cherchant la signification des mots réveil matin, plumard et omnibus dans le dictionnaire précédemment cité, nous pouvons en effet constater que le sens d’un propos est lié à son utilité temporelle.
Le réveil matin : nom populaire d’une sorte d’euphorbe (plante) dont le suc laiteux est très irritant pour les yeux. Le réveil est en effet assuré …
Le plumard : en mécanique – poutre scellée des deux bouts (plusieurs plumards formeraient un lit)
Omnibus :
Homme à tout faire dans un restaurant ou un établissement public.
Pas de commentaires ! Mesdemoiselles, Messieurs, pouvez-vous imaginer quel langage parleront vos enfants ? Manieront-ils l’imparfait du subjonctif et le langage familier avec aisance ? Soit pour continuer la pensée matinale de l’élève habité de paresse : « Je serai donc puni, le doyen désirait que j’arrivasse le plus tôt possible et que je ne traînasse point dans mon plumard. »
Nul ne peut imaginer les futuribles du langage, mais force est de constater que la jeunesse (celle d’hier, d’aujourd’hui et de demain) est curieuse, touchante, pleine de surprise. Nous apprenons d’elle ce qu’elle a à offrir et nous devons l’encourager à rester épatante (…).
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TENUE CORRECTE EXIGEE
Ceux qui dénoncent les manquements, les aberrations, les imbécillités langagières qui affectent l’expression orale et écrite de nos contemporains se font souvent traiter de puristes, de rétrogrades, de pinailleurs, quand ce n’est pas tout bonnement de fascistes ! Mais ceux qui chipotent sur le style d’un groupe de rock, relevant telle entorse à l’orthodoxie ou telle impureté d’inspiration font figure de spécialistes gardiens du temple. Et les fondus de grands crus, de gastronomie haut de gamme, de mode « tendance », de sport-spectacle, qui se targuent de relever toutes les erreurs, les irrégularités commises dans leur domaine de prédilection, ne sont-ils pas comparables aux intégristes religieux les plus stricts ?
Cependant, ces connaisseurs suscitent l’admiration pour leur compétence et leur exigence de, conformité aux règles de l’art, mais en matière de langue, on ne pardonne pas leur sévérité à ceux qui déplorent les hérésies. On ne réagit pas lorsqu’un comédien prononce des bœufs comme neuf On ne voit rien de contestable à l’emploi de super à la place de magnifique, splendide, prodigieux, etc. (Il existe une abondance d’équivalents adaptés à tous les contextes.) On admet benoîtement que les accords soient négligés : la plupart des clients est des femmes, les raisons pour lequel on a choisi, un des principal ports, nous allons se revoir bientôt. On tolère les incartades dans l’emploi des modes contre toute logique: on espère qu’il vienne (1′espérance implique qu’on croit à la réalité à venir, donc le mode indicatif, au futur, s’impose). On ne prend pas garde aux barbarismes: cette fille est trop enclinte à la paresse. Les solécismes passent la rampe sans accroc: je remercie à tous mes invités. Les pléonasmes laissent indifférent: ne pas mélanger tous les détenus ensemble. Mes exemples sont pris sur le vif à la radio ou lus dans la presse, je n’invente rien! Fautes avérées, elles passent pour vénielles ou même tolérables. Ah! si les accrochages sur la route pouvaient être traités avec la même légèreté!
Chaque être un peu civilisé sait qu’il y a des choses qui se font et d’autres pas. Que ce soit sous prétexte de liberté, ou par négligence, paresse, snobisme, le débraillé et le mépris des convenances ne sont jamais signes de bon goût. Mais dès qu’il s’agit d’expression langagière, la plus béate indulgence est requise et quiconque tente d’éviter les errements est soupçonné d’être un taliban!
Jacques Bron
L’AMPHIGOURI TRIOMPHANT
Montaigne affirmait: «Le parler que j’aime, c’est un parler simple et naïf, un parler succulent et nerveux.» Il semblerait qu’aujourd’hui le fin du fin soit au contraire d’utiliser un langage diffus, obscur et d’une lourdeur pachydermique. Ainsi pouvez-vous lire dans les stations du métro lausannois une affichette destinée aux cyclistes désireux de monter à bord en compagnie de leur vélo. Vous y apprendrez que le métro est « un outil de mouvement» (moyen de transport est un terme trop peu relevé), et que pour le cycliste c’est «une alternative de mobilité potentielle». Quelle promotion! A la radio, un médecin explique que la prévention de l’obésité repose d’abord sur « un volet qui se décline sur plusieurs bases. » Qu’on veuille bien m’expliquer ce qu’est un volet qui se décline, et ce que signifie décliner sur des bases! Toujours sur nos ondes, un urbaniste déclare que «les sites en construction se multiplient. ». Il eût été trop banal de s’exprimer comme le bon peuple, qui ne voit dans les sites en construction que de simples chantiers !
Cette manière ampoulée de s’exprimer, dont Molière s’est amplement gaussé, sévit chez les spécialistes, qui adorent étaler leur jargon. Mais elle contamine quantité de gens dès qu’ils se croient en situation de faire bonne figure. On donne alors dans l’approximation, l’incohérence, l’opacité, en utilisant des métaphores absurdes, des tournures tarabiscotées, croyant peut-être qu’elles sont une marque d’élégance ou une preuve cl’ érudition. Evidemment, c’est tout le contraire! Elles ridiculisent leur auteur tout en n’éclairant guère ses propos.
La déclaration de Montaigne devrait être la devise de tout un chacun. Il n’est qu’une recette pour y arriver. Il suffit (mais il faut se donner un peu de mal!) d’opter pour la précision et la sobriété. La sobriété est un condensé de force Un seul mot bien choisi, percutant, pertinent, clair et précis (et pourquoi pas drôle ou pittoresque ?) réussit à exprimer une idée, à rendre compte d’un fait, là où échouent une circonlocution gauche ou une formule inepte qui fleurent la coquetterie des ignorants. La langue est riche d’ équivalences, les gradations permettent toutes les nuances et toutes les caractérisations. Encore faut-il connaître ce trésor linguistique qu’est le vocabulaire, et ne pas se contenter d’un misérable bagage de clichés, de mots passe-partout flapis, exsangues, ceux de la télévision et de certains hommes politiques… Il paraît qu’il existe des livres dans lesquels on trouverait de beaux exemples et des cours de français où la jeunesse pourrait engranger une généreuse moisson. Souhaitons que ce soit vrai !
Jacques Bron
ORTHOGRAPHE ET PRONONCIATION
Depuis que l’illettrisme a été vaincu (mais il revient !), la transmission orale a subi la concurrence de l’écrit. La prononciation a été influencée par l’orthographe. D’où l’habitude qu’ont certains de faire entendre le p de sculpter, de dompter et de leurs dérivés. Mais compter a échappé à la tendance !
A contrario, il arrive que des lettres sonores deviennent muettes. Parfois, on ne distingue plus suggestion de sujétion. On entend des députés déclarer qu’ils siègent dans une commission de gession. Faut-il rappeler que gageure sonne comme parjure, ce que bien des gens parlant à la radio ignorent. De même, le papier vergé porte des lignes qui sont des vergeures, nom qui ne
rime pas avec heure mais avec verdure.
Des Français cultivés, qui savent prononcer moelle épinière en disant moal se laissent aller à énoncer moelleux comme fielleux. Quant à l’adjectif orgueilleux, issu d’orgueil, il doit garder de son origine le son euil (et non emprunter à veille une sonorité ouverte.) Que dire enfin des liaisons fautives à cause d’un h aspiré non respecté? Les expressions à tout hasard et c’est hors de question s’énoncent sans liaison! Il faut dénoncer en outre la manie de certains journalistes de radio qui nous assènent «le parqueu national, un ourseu blanc et un matcheu nul ».
Il y a certes des tolérances. Il est permis de prononcer magnat (de la presse, de la finance) en isolant ou non le g. Pour le pittoresque sempiternel on préférera sin à san, c’est une affaire de goût, ou même une coquetterie!
Mais on se gardera d’affubler le e de geôlier d’un accent aigu inapproprié. Rares sont ceux qui prononcent mal la troisième syllabe de rhododendron, qui se dit din, mais de nombreux Vaudois ignorent qu’au-dessus de Montreux le hameau de Brent s’appelle brin!
L’oreille joue des tours! Il y a bien des années, dans une dictée
d’examen figurait la phrase «Dès qu’on laisse la porte ouverte, le chat s’échappe. » Il s’est trouvé des élèves pour écrire: «Des cons laissent la porte ouverte … » Authentique !
Jacques Bron
….
Chronique de Jacques Bron
DES TICS ET DU TOC
L’écoute de la radio est souvent dévastatrice pour … ceux qui y parlent! Jacques Chardonne considérait que «les écrivains se font grand tort en écrivant». On peut dire que les « parleurs » s’en font aussi en parlant! J’en veux pour exemple la responsable d’une œuvre d’aide au tiers-monde qui, en quatre minutes, nous a gratifiés de quatre «écoutez», de quatre «effectivement», de trois «pragmatique», de deux «voilà» (censés remplacer dix mots inexprimables … ) et de l’inévitable «entre guillemets» parangon obligatoire du politiquement correct. Il va sans dire que le fameux « acteur» pris au sens de partenaire était présent au palmarès.
Entre parenthèses, je voudrais citer cette énormité découverte dans un journal vaudois : parlant des usagers ou des habitués du stade de la Pontaise, un journaliste a osé écrire « les acteurs du stade»! On ne fait pas plus stupide en voulant être dans le vent!
Mais revenons à notre dame généreuse interrogée au sujet de son ONG. Elle faisait du tort à sa cause en s’exprimant à coups de clichés, de mots valises, de tics de langage. Son désastreux conformisme excluait tout argument pertinent, toute idée originale, toute formulation percutante. Son discours, au lieu d’apparaître comme l’expression d’une réflexion sérieuse,
d’une conviction solide, prenait l’apparence du toc le plus minable. C’était pathétique de l’entendre égrener ses pâles lieux communs quand elle aurait pu défendre avec vigueur et netteté une mission digne d’intérêt.
Comme elle, des centaines d’invités interrogés au micro se perdent dans les méandres d’une phraséologie hasardeuse, redondante, informe, creuse, en définitive inefficace. Encore nous a-t-elle épargné les «euh» qui ponctuent tant d’interventions et ces incorrections du type « un des personnages principal» ou «ces nomades avec lequel j’ai vécu», qui se répandent sur les ondes à longueur d’entretiens. Il faudrait que tous ces dispensateurs de flots de paroles sachent que, pour être crédibles, la manière de faire passer leur message compte autant que le contenu.
Jacques Bron
MA LANGUE, C’EST MA LIBERTÉ
Il m’est arrivé d’entendre des écrivains d’origine non francophone exprimer leurs sentiments à l’égard du français. Pour le plus grand nombre, nés sous des régimes oppressifs, comme des Russes ou des Hongrois, le français a été la langue de la protestation, de la résistance, de l’évasion, en un mot: de la liberté. Des Africains ont reconnu que leurs idiomes vernaculaires les enfermaient dan~:.un système de pensée étroit, et que seul le français pouvait leur fournir une ouverture sur l’universel, grâce à sa faculté d’abstraction et surtout ses infinies nuances et subtilités. Ils lui ont trouvé les qualités propres à définir un concept avec toute la précision voulue; un carcan s’ouvrait, la possibilité leur était accordée d’une communication sans entraves. Liberté! Aussi manifestent-ils à l’égard du français une dévotion sans faille.
Ces étrangers ne comprennent pas notre passivité devant la détérioration de notre langue. Ils constatent que la sauvegarde de ce bagage culturel, de cet outil intellectuel, de ce trésor patrimonial nous préoccupe beaucoup moins que la protection des sites ou des animaux. Ces écrivains, journalistes, hommes politiques ont appris le français au prix d’une conquête persévérante, menée avec l’enthousiasme des découvreurs d’un continent nouveau. Ils s’étonnent que nous, à qui cette langue a été donnée en héritage, ne lui témoignions pas un attachement jaloux.
Certes, des voix s’élèvent ici et là contre ce laxisme cautionné parfois par des universitaires mal inspirés. Malheureusement, elles n’émanent pas des gouvernements. En Suisse romande, nos ministres ne militent guère en faveur de notre langue. Ils ont même inventé le calamiteux cheffe, titre de formation aberrante, contraire aux lois de la dérivation, l’usage voulant que le f final de chef, cerf, œuf, veuf et tant d’autres se transforme en v dans leurs dérivés. Voyez chevet, cervidé, ovale, etc. Le néologisme cheffe est une monstruosité linguistique, une tare dans les documents officiels. Comment un peuple se préoccuperait-il de la pureté de sa langue, si ses dirigeants donnent le mauvais exemple?
Ce sont eux aussi qui ont cautionné les méthodes d’enseignement calquées sur le structuralisme, responsables de la dégringolade que l’on sait. On a voulu éliminer dans l’étude de la langue toute référence au sens, en la restreignant à la distribution spatiale de ses éléments, tuant pas là toute relation affective – et même logique – avec les mots et leurs rapports. Or c’est l’approche sensible de la langue qui induit le respect, pour ne pas dire l’amour, sans quoi rien n’incite à en préserver l’intégrité. Là encore les politiques portent une tragique responsabilité. En matière de langage, la liberté ne surgit pas du laisser-faire, source de pauvreté, d’imprécision, de mollesse, donc d’infériorité. Il n’existe qu’un moyen pour se sentir en liberté dans sa langue: c’est de la maîtriser.
J. B.
QUESTION DE NIVEAU
On enseignait naguère dans nos écoles (je ne sais si cela se fait encore) qu’il existe trois «niveaux de langue» : la langue des livres, celle de l’école et celle de la rue. Façon imagée d’expliquer aux enfants que, selon les circonstances et les milieux, on adapte son expression, et que s’il est légitime d’utiliser un langage familier en certains cas, il vaut mieux se surveiller dans d’autres. La langue dite « de l’école» pouvait aussi, évidemment, être celle de la famille, correcte, sans afféterie ni trivialité. Ces distinctions étaient schématiques, mais claires. On souhaiterait qu’elles soient encore en vigueur, en premier lieu dans la parole des politiciens et des journalistes. Mais il semble bien que ces nuances soient révolues. Il n’est que d’écouter les débats à la radio et à la télévision pour se rendre compte que le langage tend à gagner le niveau inférieur. Les entretiens, forums, et autres face-à-face qui constituent le menu ordinaire des émissions politiques donnent l’impression d’être diffusés à partir du bistro du coin (parfois ils le sont!) entre interlocuteurs qui ne se mettent pas en frais pour s’exprimer. «Faire du shopping, c’est marrant, non?» demande un animateur, qui croit sans doute s’adresser à ses copains. Est-ce une formulation goûtée de tous les auditeurs ?
La presse écrite emboîte le pas. Dans un article de 24 heures consacré au trafic ferroviaire, un responsable des CFF explique: « L’interconnexion apportera un énorme plus à nos clients.» Langage de vendeur un peu fruste. L’«énorme plus» consiste probablement en «un avantage considérable» que « les usagers» apprécieraient. Le terme «plus» est en vogue, car il dispense de chercher un mot précis. Signe de cette pauvreté lexicale qui affecte la société contemporaine. Ailleurs dans ce numéro, je trouve: « C’est un plus qualitatif et un avantage économique. » Bravo pour avantage. Alors pourquoi ne pas dire tout simplement: «un avantage qualitatif et économique»? Sur la même page, je lis, à propos de congélateurs collectifs: « Une installation qui offre un plus à la population. » En quoi consiste ce «plus» ? Peut-être un gain de temps, une économie d’énergie, un supplément de confort, une amélioration de la qualité de vie … que sais-je? Mystère. On ne vous le dira pas. Un plus, ça devrait vous suffire. Débrouillez-vous avec ça!
S’adresser au public, sur le papier ou sur les ondes, en utilisant le niveau de langue le plus bas et le vocabulaire le plus restreint est sans doute la conséquence du fameux «souci de proximité », notion dont on nous rebat les oreilles. Mais tout un chacun ne tient pas à être pris pour un vieux pote!
J.B.
Les professeurs clandestins
Aux temps anciens, un enfant apprenait le bon usage du français à l’école. Certes, bien avant qu’il entre en classe, ses parents, les voisins, les commerçants lui avaient constitué un bagage de base en vocabulaire, syntaxe, prononciation. Sans qu’il ait été question d’enseignement, il avait déjà appris quantité de choses. L’école allait y ajouter la lecture et l’écriture, puis la logique qu’apportent la grammaire et la rédaction, ainsi que la
richesse, la couleur, la force, toutes les nuances et les facettes du langage que révèlent les textes d’auteurs, prose et poésie. Puis vinrent la radio, la télévision et enfin l’internet. La famille et l’école ne sont plus les seuls éducateurs du langage, les modèles à imiter. Un enfant d’aujourd’hui est soumis à une légion de professeurs qui s’ignorent, mais qui n’en sont pas moins influents.
Tout enseignant, que ce soit en sciences, en géographie ou en gymnastique, est un professeur de français. Il a cette responsabilité, indépendante de la matière qui est la sienne. Car il parle. Jadis, nos maîtres surveillaient leur expression; ils se voulaient clairs, précis, respectueux des règles et de l’usage. A les entendre, on apprenait des termes, des tournures, des expressions que l’on n’avait peut-être pas l’occasion d’employer à la maison. Aucun n’aurait interrogé un enfant, comme trop souvent on le fait à la radio, en lui demandant: « C’est quoi ton nom? T’habites où? Tu peux me dire qu’est-ce qu’il fait ton père?» Je ne prétends pas que les professeurs actuels ont un langage relâché, je remarque simplement qu’à travers les émissions ou la publicité des milliers de « professeurs sans le savoir », des éducateurs clandestins, donnent à nos enfants l’exemple du laisser-aller, voire de l’incorrection en matière de langage. L’école et les parents sont dépassés. L’environnement langagier omniprésent fourmille d’incorrections, d’approximations, de confusions, de fausses liaisons, d’accords erronés, de tournures vicieuses, d’impropriétés, de vulgarités. Ce sabir propulsé à jet continu imprègne la mémoire de nos enfants et affecte leur propre langage.
Quel remède apporter? Il n’est pas pédagogique, il est politique.
J’attends qu’on me dise quels sont les groupes de pression qui, à tous les niveaux des parlements et des exécutifs, ainsi que des administrations, militent pour l’honneur du français. Qui sont nos hussards qui, à côté des agriculteurs, des producteurs de lait, des industriels, des défenseurs des assurés ou des consommateurs, infiltrent nos milieux politiques pour les inciter à sauvegarder ce patrimoine ancestral qu’est notre langue française?
J’attends la réponse.
J.B.
Faut-il en rire ou en pleurer?
Un quotidien vaudois est en train de se ridiculiser à force de bourdes, de négligences et de jargon. La drôlerie involontaire côtoie les lapsus des plus suspects. Exemples: on apprend que Frédéric-César de La Harpe fut le «percepteur» du tsar Alexandre let:, ailleurs qu’un prisonnier évadé n’est pas l’être « frustre» que l’on croyait. Le premier cas est des plus classiques, digne d’un personnage de Labiche. Le second démontre que le vocabulaire du journaliste serait plutôt «fruste », c’est-à-dire «balourd» selon le Robert, en tout cas approximatif!
Toujours dans le même journal, un collaborateur appelle un groupe sculpté «une statuaire ». Or la statuaire est l’art du sculpteur, non son œuvre. Au masculin, «le statuaire» désigne l’artiste. La Vénus de Milo est donc «une statue» appartenant à «la statuaire» grecque antique. Etrange également cette expression d’un autre plumitif: «les acteurs du dossier» pour parler des «auteurs» ou des «rédacteurs» de ce document. Cet emploi nouveau du mot «acteur» tend de plus en plus à remplacer les termes simples et justes de responsable, initiateur ou simple participant. Conformisme peu honorable nivelant la valeur des mots.
Autres exemples de savoir en vadrouille: ce pluriel peu orthodoxe dans « en plein examen finaux », ce verbe inadéquat dans «le filet se ressert sur les EMS », alors qu’il ne s’agit pas de viande mais d’une métaphore qui exige le verbe «resserrer », ou encore ces énormités à la limite du comique: «la faune tant végétale qu’animale» ou, à propos des départements du Conseil fédéral, « la répartition des marocains »
Le même journal, décidément prodigue en à-peu-près, nous régale occasionnellement de cocasseries du genre «une voiture renversée sur le flan, un boulanger forcé de plier boutique, un directeur qui lâche les reines de son entreprises» et ce poétique « champ des sirènes» sans doute émaillé de fleurs au parfum capiteux !
Signalons pour le plaisir deux cas qui n’impliquent pas des journalistes.
Dans le courrier des lecteurs cette métaphore mal inspirée: «donner patte blanche aux assureurs» et, tirée d’une publicité graveleuse sans le vouloir, la promesse d’une croisière sur un paquebot « luxurieux» !
Au-delà de l’amusement que procure parfois la lecture de telles bévues, subsiste la tristesse de constater à quel niveau est tombée notre langue naguère réputée pour sa précision et son élégance.
J.B.
ETES-VOUS UN ACTEUR PÉRENNE?
De tout temps les tics de langage ont été la marque de la prétention ridicule. Molière s’est abondamment moqué des philosophes, savants, médecins et hommes de loi au discours alambiqué. « Quel galimatias est-ce là !» s’exclamaient les gens sensés de ses comédies. Il en va de même aujourd’hui dans le monde de la publicité, chez les politiciens dont la fameuse langue de bois est aussi de carton-pâte, et malheureusement chez les journalistes, qui contribuent à répandre ces fausses élégances. Deux exemples parmi d’innombrables cas.
Le mot « acteur» est actuellement en vogue. Rompant tout rapport avec le théâtre, on lui attribue le sens de responsable, animateur, dirigeant, collaborateur, créateur, partenaire, bref de tout substantif exprimant l’idée d’agir, d’ œuvrer, de promouvoir, de manipuler parfois. Dans le langage «branché », les «acteurs» de la finance ou de l’économie ne sont pas des gens qui jouent la comédie (et pourtant … ) mais des chefs, ou simplement des employés habiles. Que sont « les acteurs du commerce équitable », si ce n’est des partenaires, des promoteurs ou des participants? Quant aux «acteurs du téléphone mobile », en gros des entreprises commerciales, ils portent des noms précis correspondant à leurs diverses compétences. Estce que les fabricants de saucisses sont des acteurs de l’alimentation?
Il y a mieux. On annonce le départ d’un homme de télévision qui fut «un acteur incontournable du monde des feuilletons télévisés. » Non, il ne s’agit pas d’un comédien! Mais d’un chef de service, c’est-à-dire un décideur, un producteur d’émissions. Et voilà que pour accéder à la tête de la Section cinéma, de l’Office fédéral de la culture, on souhaite nommer quelqu’un« qui sache construire un consensus entre les différents acteurs. » Passons sur le malencontreux «construire un consensus ». Et précisons que les «acteurs» en question ne sont pas des vedettes de films, comme le contexte pourrait le laisser supposer. En général on les appelle des professionnels, terme englobant tous les métiers liés au monde cinématographique. Enfin, je trouve dans un grand quotidien:« Il est temps que les acteurs de notre pays prennent du recul. » Encore une fois, il ne s’agit pas de théâtre! Cette phrase sibylline concerne les responsables politiques. .. Pourquoi tant d’imprécision quand les mots justes sont disponibles ? L’entraînement moutonnier fait des ravages !
Je signalerai aussi la promotion de «pérenne» au rang de synonyme noble de durable, permanent, définitif, ou stable selon les cas. On entend parler d’une loi pérenne, d’un contrat pérenne, d’une digue pérenne, ou d’une baraque à frites pérenne ! C’est vouloir se hausser le col d’une manière puérile autant que prétentieuse. Bientôt nos fonctionnaires nommés à titre définitif seront « des acteurs pérennes de l’administration! »
J.B.
FAUSSES NOTES
Chronique de Jacques Bron
FAUSSES NOTES
Vous lisez le journal, vous écoutez la radio, vous suivez un débat télévisé. .. et soudain vous sursautez : une fausse note vous fait tiquer, une liaison calamiteuse, un accord illégitime, une acception erronée, une forme verbale estropiée, le cliché du jour, « pragmatique, génial, entre guillemets, une avancée significative », tous ces mots usés, décatis, utilisés à tort et à travers, ces images incertaines, ces pataquès qui font rire d’abord, qui navrent ensuite… Vous voulez des exemples ? En voici, que je garantis authentiques : des entreprises dont on a « décapité la tête », des logements qu’il faudrait construire pour « satisfaire les besoins naturels », la Bible dans laquelle on trouve les «injections» de Dieu, le souhait de « perpétrer» le souvenir de l’Holocauste, un goût considéré comme une simple « inclinaison », ou tel fait que la presse a « tiré en épingle », et ces monstres quasi quotidiens : un des éditorial, un des travail !
Mais que fait-on de notre bel outil, notre langue si riche, si précise, si logique (mais oui !) si colorée? Pourquoi tant de négligences, d’à-peu-près, d’incohérences? On soigne bien sa voiture, sa coiffure, son jardin, sa forme physique. Pourquoi négliger l’expression langagière, qui révèle notre personnalité, notre finesse, notre souci de correction? Parler mal c’est aussi, en quelque sorte, mépriser son interlocuteur, comme on jetterait à un invité, au travers de la table, une écuelle de rata mal cuit. C’est surtout se dévaloriser soi-même, se présenter en négligé, hirsute, dépenaillé, malodorant.
Il faut réagir, donner le bon exemple, prendre au sérieux cet héritage transmis non seulement par des écrivains de valeur reconnue, mais par des parents et des grands-parents fiers de leur savoir, qui connaissaient l’orthographe, la grammaire et la valeur des mots, par des prédicateurs, des magistrats, des journalistes qui se faisaient un honneur de s’adresser au public dans un langage soigné, impeccable, varié, substantiel, tout le contraire de la parole avachie, terne, sclérosée, vérolée que trop de gens, même des professionnels, estiment suffisante pour le vulgum pecus que sont lecteurs et auditeurs. Il faut s’entourer de dictionnaires, ceux des synonymes, des expressions, des analogies, exiger de nos enfants la précision et la correction, s’intéresser aux nombreux ouvrages traitant du français vivant. Il serait souhaitable que des jurys indépendants décernent des distinctions aux journalistes et aux hommes politiques qui respectent le mieux la langue, qui l’honorent par leur richesse d’expression, leur recherche de la clarté, leur exigence de rigueur, leur amour de la sobriété et le rejet de tout ce qui sent le relâchement, l’approximation, le snobisme. Il y a du travail en perspective, mais la tâche est si noble. Courage !
J.B.
ON S’EMBROUILLE
Dans son billet dominical paru dans un quotidien vaudois, un pasteur écrit : «Si Dieu nous a donné la voix et la parole, c’est pour se faire entendre.» Littéralement, la phrase signifie que Dieu, pour se faire entendre, a doté l’homme de moyens d’expression vocaux. Ce qui peut paraître paradoxal. En réalité – le contexte permet de le comprendre – le pasteur veut dire que Dieu nous a donné ces moyens pour que nous puissions communiquer avec nos semblables. Il n’empêche que la phrase est incorrecte. Il fallait écrire: «Dieu nous a donné la parole pour nous faire entendre (des autres), pour pouvoir nous exprimer. »
La faute n’est pas rare. On l’entend à la radio constamment:« Nous sommes arrivés à temps pour se mettre à l’abri … Il faut nous attendre à se trouver dans une situation difficile … Nous aurons le plaisir de se préparer un bon repas … » Et combien d’autres! L’emploi des pronoms personnels non sujets semble être ce que les pédagogues appellent « non acquis » pour beaucoup de nos contemporains. La cause en est-elle à la présence de l’infinitif qui, pour certains, serait inséparable du «se»? En tout cas, l’erreur est flagrante.
Autre pataquès, trouvé dans un roman récemment paru. Il s’agit de gens qu’il faut pousser dehors, «car sinon ils ne sortaient pas ». L’auteur aurait dû se contenter de l’une des deux conjonctions, et aurait ainsi évité une contradiction qui n’éclaire pas son propos. En effet, « car » indique la cause, alors que dans cette phrase « sinon» introduirait plutôt une idée de conséquence. Il faut choisir! La négligence, qui paraît ici évidente, témoigne d’une logique quelque peu vacillante de la part du romancier.
Tout cela n’est pas bien grave, diront certains, puisqu’on se comprend.
Ces subtilités sont des chinoiseries de pinailleurs, qui se complaisent dans un langage guindé de vieux académiciens salonnards ! Eh bien, non! Je ne vois pas que parler correctement soit du maniérisme. Cela évite en tout cas des confusions, ou des obscurités, voire des contresens, comme on vient de le constater. Le comble, c’est que le pasteur en question conclut son billet par ce conseil: «Débranchez les brouillages, s.v.p! » Que ne s’est-il lui-même pris au mot!
J.B.
Viols en séries
Les notions de genre et de nombre sont, je crois, parmi les premières que les écoliers abordent en grammaire. Les temps modernes, toutefois, sont en train de faire se lézarder ce modeste savoir. On connaît depuis quelques décennies le traitement que le féminisme fait subir au genre masculin, dénoncé, pourchassé, accusé d’être discriminatoire et infamant. La hargne s’acharne contre les substantifs qui n’ont pas d’équivalent féminin, ce qui nous vaut des monstres comme cheffe, ce terme épouvantable, contraire à tous les usages linguistiques, que même une Benoîte Groult, féministe patentée s’il en est, récuse avec horreur. Il est avéré en effet que, au féminin comme dans tous les dérivés des mots terminés par ƒ (neuf, bref, vif, clef, œuf et les autres) la lettre ƒ se change en v. A-t-on jamais dit ou écrit «la chétiƒƒe pécore» pour citer La Fontaine, ou « une couleur viƒƒe, une breƒƒe rencontre, la neuffième heure » ? A défaut de trouver du charme au titre de chève attribué à une femme dotée de pouvoir, on aurait pu accepter et même valoriser la façon de s’exprimer de millions d’ouvrières, de caissières, de vendeuses qui se font comprendre en disant simplement «( la chef», l’article suffisant à marquer le féminin. On écrit toujours la nef, non ?
Le nombre comme catégorie grammaticale, non soumis aux pressions du politiquement correct, est-il à l’abri des attentats? On pourrait en douter lorsqu’on relève dans les journaux et à la radio des bourdes inquiétantes. J’en citerai quelques-unes, pêchées en Suisse romande, contrairement à ce qu’on pourrait croire. J’entends sur les ondes, de la bouche d’une femme politique (donc pas forcément inculte) : «Un des principal arguments … » En l’occurrence, c’est l’oreille qui ressent l’accident, mais l’écrit n’est pas épargné. J’ai lu sur une affiche:«L’un des plus grand spectacle de la saison».
D’autres entorses, non moins lamentables, témoignent de l’incertitude grammaticale qui tend à se généraliser. Par exemple, émis au micro par la directrice (et non la cheƒƒe) d’un département de l’instruction publique (un comble!) ce chef-d’oeuvre: « Chaque canton pourront décider…» Une autre fois, un journaliste demande à un auteur : « Est-ce que chacun de ces deux livres sont de la fiction?» Cela ne va guère mieux dans la presse. Un titre énorme dans un quotidien vaudois proclamait au temps des élections américaines:« McCain et Obama s’estime chacun gagnant. » Décidément, le mot chacun tend des pièges insoupçonnés ! Enfin, toujours dans le même journal à la grammaire vacillante: « Seul lui et son fils s’en étaient aperçu. »
On se demande à quel sabir notre langue ressemblera dans vingt ans si l’on continue à en violer les règles aussi impudemment.
Question de mode
« Les CFF font beaucoup d’efforts en termes de confort et de sécurité… La police, en termes d’effectifs, a quelques inquiétudes … Ce modèle (d’aspirateur) est le plus performant en termes de bruit et d’économies d’énergie. » Trois exemples parmi cent, dans lesquels l’expression en termes de est employée abusivement, à la place de en matière de, dans le domaine de, en ce qui concerne … C’est devenu une pratique envahissante dans le langage courant, une véritable épidémie. On se demande bien pourquoi cette marotte a tellement de succès en dépit de son côté guindé et surtout de son inadéquation. Car enfin, en termes de implique. .. des termes, des mots, des expressions. «Ah! qu’en termes galants ces choses-là sont mises!» s’exclame un personnage du Misanthrope. Il est correct de l’employer dans les exemples suivants: «En termes de navigation, gauche et droite se disent tribord et bâbord.» Ou encore: «Cette manie, en termes de psychiatrie, s’appelle trouble obsessionnel compulsif ».
On ne saurait donc utiliser en termes de lorsqu’il s’agit d’une caractéristique, d’une catégorie, d’une activité. Le mieux, comme toujours, est de s’en tenir à la sobriété, en recourant quand c’est possible aux simples prépositions en ou pour. Au lieu de « nos prestations sont les meilleures en termes de coût et de rapidité », on énoncerait « en coût et en rapidité », qui est tout aussi clair. Autre cas : à la place de « cette initiative est bénéfique en termes de culture et de prévention », on préférera « pour la culture et la prévention ».Mais c’est sûrement beaucoup demander aux adeptes de la fausse élégance, aux snobs prompts à adopter la dernière tournure en vogue, qui sont rapidement suivis par d’innocents imitateurs qui croient «être tendance» en s’emparant d’expressions aux allures pompeuses.
Chaque époque a connu ses modes vestimentaires et ses tics de langage.
Que l’on songe aux précieuses si bien ridiculisées par Molière. Plus près de nous, certains se rappelleront l’après-guerre et ses expressions figées et un peu sottes qui envahissaient les conversations et les discours : au point de vue de … , que combattaient les puristes, céda la place à dans le cadre de … , pire encore, qui sévit pendant cinq ou six ans avant de disparaître Nous vivons maintenant le temps où en termes de … triomphe. Mais cette mode passera, comme ont passé le chapeau melon et le pantalon à pinces.
En attendant, on évitera cette formule creuse pour lui préférer l’honnête correction d’une langue sans prétention qui, dans sa simplicité, exprime bien ce qu’elle veut dire. (J. B.)
Jeunisme
Juillet et août 2009
Le mot ne figure pas encore dans tous les dictionnaires, mais chacun sait de quoi il s’agit. Cette tendance, familière au monde des «bobos », n’épargne pas la langue. Le «parler jeune» nous envahit. Selon qu’il s’agisse de l’oral ou de l’écrit, ce snobisme se manifeste de différentes manières. On connaît le goût des adolescents pour les termes argotiques et le verlan (« il kiffe grave sa meuf ») ainsi que leur propension à prendre l’accent faubourien. Le tutoiement s’immisce de plus en plus dans la publicité. A la radio, à la télévision, dans journaux, on se contente souvent du seul prénom pour désigner une personne. Le vocabulaire expressif se réduit à des termes stéréotypés qui ne sont plus que des interjections : cool, super, wouah ont remplacé les qualificatifs exprimant l’admiration, la beauté, l’excellence. On constate une régression vers le jargon balbutiant des bambins, une infantilisation de la langue orale.
Un fléau qui affecte l’oral et l’écrit est l’invasion des formes abrégées.
On entend fréquemment, et malheureusement on lit aussi des mots tronqués du genre: l’actu, une info, un docu, les intellos ; on offre un abo de trois mois à un hebdo ou à un magazine conso, notre ado a une interro de psycho, je vous donne mon numéro perso, etc. Je sais bien que vélo, pneu, radio, cinéma, frigo, météo sont devenus familiers sans offusquer personne: ils rendent plus accessibles des termes savants ou longuets. Mais surtout, leur introduction a été progressive, espacée dans le temps, et ils dérivaient de vocables nouvellement créés. Il n’en va pas de même aujourd’hui quand appart’ remplace appartement ou quand le matin n’est plus que le mat’.
Cette affectation de modernisme déteint sur les comportements sociaux. La langue est certes le reflet de la société, mais en retour elle agit sur elle. Vinet disait déjà: « Veiller sur la langue c’est veiller sur les mœurs. » Il est évident que s’exprimer maladroitement, pauvrement, sans possibilité de nuances, ne facilite pas les contacts harmonieux. La rudesse, le primitivisme et l’approximation du langage induisent la violence des gestes. La vulgarité de l’expression fait admettre le relâchement de la tenue, le sans-gêne, voire la goujaterie, comme des attitudes normales.
Ceux qui, professionnellement s’adressent à nous, commettent une double erreur quand ils s’imaginent être «proches des gens» en nous parlant un français de bas niveau. Les jeunes ne sont pas dupes de cette servilité à leur égard. Quant aux lecteurs ou auditeurs adultes, ils ont trop souvent l’occasion de tiquer en relevant les incorrections, contresens et vulgarités qui n’appartiennent de loin pas à leur environnement langagier coutumier. Nous ne sommes pas tous des obsédés du copain-copain ! (J.B.)
Déraillements
Mai 2009
Dans un journal régional, un titre m’intrigue: « Nouvelle flotte pour les pompiers». Je me demande si dorénavant les lances vont cracher de l’eau d’Evian! Ou alors si on va fournir aux pompiers des canots équipés pour éteindre des incendies lacustres. En réalité, il ne s’agit ni d’eau ni de bateaux. Un sous-titre précise :« Le Centre incendie se dote de deux nouveaux véhicules». Bien sûr! J’oubliais que dans le langage branché une flotte fait nettement plus moderne qu’un parc de véhicules. Le lendemain, rebelote ! Voilà, dans un autre journal, la flotte automobile. Pas de doute: nos braves routières sont devenues amphibies !
Je n’ai rien contre les métaphores, à condition qu’elles aient un rapport avec le sens premier du terme utilisé. Ce qui est loin d’être le cas lorsque flotte s’applique à des véhicules qui circulent sur un terrain solide. M. de la Palice dirait qu’une flotte est composée d’objets flottants. Donc soutenus en général par l’eau. Admettons pourtant flotte aérienne puisque les avions « flottent» dans les airs. Petite licence poétique!
Il n’en est pas de même lorsque un terme est manifestement employé pour un autre. La notion de « propriété des termes» semble être ignorée de certains journalistes au vocabulaire approximatif. J’ai lu qu’à Barcelone les jardins publics étaient dissimulés dans toute la ville. Ils y sont certainement disséminés! Ailleurs, un collègue devient un congénère, et les habitués d’une bibliothèque publique, simples lecteurs, sont promus bibliophiles, appellation réservée aux amateurs d’éditions rares. A la radio, un critique qualifie un écrivain de prolixe, alors qu’il n’est pas du tout verbeux, mais plutôt prolifique, car il publie beaucoup. Et que dire de cette remarque pêchée dans un compte rendu de marché : les prix ascendent à la baisse!
Les uns se donnent des airs de compétence en parlant un langage codé empreint d’un snobisme moliéresque, les autres jargonnent au hasard faute de connaissances précises. Tout cela au mépris de la sobriété, de la clarté et de l’élégance qui ont été durant des siècles l’honneur de la langue française.
Réagissons à ces funestes tendances! Professeurs, politiques, journalistes, gens de radio, prenez vos responsabilités! (J.B.)

