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«L’ANGLAIS N’INFLUENCE PAS PLUS LE FRANÇAIS QUE L’ALBANAIS»

24 Heures, 3 juillet 2012 – Interview: Sandrine Perroud


Le premier forum mondial de la francophonie a ouvert lundi à Québec. Cette rencontre se présente comme beaucoup plus vindicative que les Forums de la francophonie traditionnels, avec en ligne de mire la défense acharnée du français face à l’invasion de l’anglais dans notre langage quotidien.


L’occasion de faire le point sur la santé du français en Suisse et sur la place occupée par l’anglais. Décryptage et pistes de réflexions avec le linguiste Alexei Prikhodkine, Maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne et spécialiste du suisse romand.


Comment se porte le français en Suisse?

Alexei Prikhodkine: En Suisse romande, le français est la langue officielle de nombreux cantons et est défendu comme telle. Ses habitants peuvent s’adresser à l’administration en français, de même que le français régit la plupart des interactions professionnelles et privées. Le français va donc plutôt bien. La place du français est en revanche remise en question en Suisse alémanique, où, dans certains cantons, l’anglais est en passe de devenir la première langue étrangère enseignée à l’école. Et vu que le suisse allemand n’est pas enseigné dans les écoles romandes, l’un des scénarios possibles est que l’anglais devienne la première langue d’échange entre les régions linguistiques suisses.


L’anglais est-elle toutefois la langue qui influence actuellement le plus le français en Suisse romande?

Tout dépend du domaine dans lequel vous travaillez. Je vois que vous êtes désignée dans votre email comme «web journaliste », par exemple, ce qui démontre un certain attrait pour l’anglais dans votre milieu professionnel. L’anglais est l’une des sources d’influence du français en Suisse romande, mais pas plus que d’autres langues de l’immigration, à l’exemple de l’albanais. Pour s’en rendre compte, il suffit d’écouter le «parler jeune» des adolescents. L’anglais jouit par contre de plus de visibilité et de prestige dans la mesure où ce sont souvent des acteurs sociaux hauts placés qui l’emploient.


Et sur les 10-20 dernières années, quelles tendances observe-t-on?

Une plus grande tolérance envers les variations régionales (septante, nonante, bancomat, linge, ramassoire, etc.) et sociales s’est développée, sous l’influence anti-autoritariste de mai 68, mais aussi de l’immigration, qui apporte aujourd’hui plus de diversité en termes de langues, de cultures et de religions qu’auparavant. Cette tolérance est aussi, paradoxalement, une conséquence de la disparition des patois en Suisse romande, qui a nécessité la création d’autres mots qui permettent d’exprimer une forme d’appartenance à une région ou à un milieu social, tout comme les dialectes auparavant.


La langue française traditionnelle n’existe donc plus en Suisse?

Il s’agit plutôt d’une «déstandardisation» de la langue, une tolérance accrue envers la variation et, par exemple, la créativité lexicale. On observe ce phénomène dans de nombreux autres idiomes d’Europe. Mais, il ne faut pas se méprendre, il existe toujours un certain idéal de la langue française, c’est-à-dire une croyance populaire qu’il y a des formes linguistiques plus correctes, plus belles, plus naturelles que d’autres. Et, par conséquent, une reconnaissance des niveaux de prestige de chaque variété linguistique: des emprunts à l’anglais feront «cool» ou «moderne», contrairement aux emprunts à l’arabe ou à l’albanais. Donc, on tolère plus de choses, sur le plan linguistique, mais cette tolérance a des limites autant sociales (un accent vaudois marqué passera moins bien dans certaines sphères) qu’ethniques (un accent turc, par exemple).


En tant que linguiste, comment réagissez-vous face à ceux qui pleurent la cannibalisation de la langue française par d’autres langues, et notamment par l’anglais?

Nous vivons dans une société multiculturelle et le français est beaucoup moins imperméable qu’auparavant. Ces discours relèvent donc pour moi d’une idéologie qui veut légitimer un certain ordre social. On ne sépare pas une langue de celui qui la parle: ainsi, en Suisse on qualifiera d’«expat» un anglophone, mais de «migrant» un albanophone. (Newsnet)


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