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IL FAUT BOOSTER VOTRE VOCABULAIRE !
«Ce crouille gamin, avec sa berclure, a déguillé une tralée de pommes qui se sont éclaffées dans l’herbe. » Vaudois, vous m’avez compris 1 Tout ensemble social, toute profession, toute coterie a son jargon, dont les termes souvent pittoresques sont chargés d’infimes nuances. En même temps, ce langage marqué révèle et renforce l’identité du groupe. Les patoisants romands et les Suisses alémaniques fidèles à leurs dialectes ne disent pas autre chose.
Interrogés dans les médias, hommes politiques, chefs d’entreprises, dirigeants de syndicats, présidents de moult associations, tous s’expriment dans leur propre sabir. Or leur lexique, plus ou moins technique, plus ou moins anglicisé, a deux défauts majeurs, à première vue contradictoires : la pauvreté et le pathos. Pauvreté parce qu’il procède par stéréotypes inlassablement répétitifs, pathos parce qu’il trahit la prétention par le choix des termes les plus ronflants (pragmatique, pérenne, monétiser, instrumentaliser, dysfonctionnement … )
Un exemple entre vingt: le verbe booster qui fait florès dans le discours des parleurs dans le vent On veut booster la croissance, les ventes, les enthousiasmes, les troupes, les énergies, tout ce qui peut être encouragé, stimulé, poussé, activé, accéléré, accru, amplifié, développé, augmenté, renforcé, dopé, galvanisé. «Il faut booster les réseaux de soin», déclare un conseiller d’État, qui aurait mieux fait de dire « développer» ou « encourager». Il existe, selon, les contextes et la nature des sujets, une douzaine d’équivalents à· ce détestable et inélégant booster. Mais la misère langagière est si profonde, la paresse intellectuelle si crasse, le snobisme si contraignant que nos discoureurs se hâtent d’allonger la queue des admirateurs serviles de tout ce qui est « tendance ».
Même phénomène de ralliement moutonnier avec le mot impact. Ce terme caractérise une action violente (impact d’obus, impact de deux voitures.) Il équivaut à heurt, choc, collision, percussion. S’il s’agit d’une action progressive, insidieuse, voire douce, bénéfique ou maligne, il faut parler d’influence, de conséquence ou plus banalement d’effet. On· évitera de dire « la prévention n’a que peu d’impact sur les jeunes », pour préférer « peu d’influence ». Plutôt que « cette mesure a eu un impact immédiat sur la fréquentation», on choisira <<un effet immédiat ».
Cette carence du bagage lexical s’accompagne souvent d’à-peu-près grotesques dus à une connaissance approximative des locutions figées. J’ai entendu un monsieur très sérieux « s’élever en faux», alors qu’il voulait sans doute «s’inscrire en faux ». D’autres, croyant se donner des airs distingués, vous remercient d’un « je vous suis gré» inepte, car on ne peut que «savoir gré», c’est-à-dire savoir témoigner sa satisfaction. Notre langue regorge de richesses, mais elles semblent ignorées trop souvent par ceux-là mêmes qui devraient le mieux les exploiter.
Jacques Bron
LA FIN D’UN MYTHE
« Ce qui me frappe le plus quand je rentre en Suisse après une longue absence, c’est d’entendre parler si mal. » Déclaration de Nicolas Bouvier, mort en 1998. Que dirait-il aujourd’hui! Écoutez n’importe quel entretien radiophonique. L’élocution est hésitante, la syntaxe hasardeuse. Sur Espace 2, chaîne dite culturelle, vous entendez : « C’est quoi comme livre que vous emporteriez en vacances ? »
Le vocabulaire est souvent pauvre, ou imprécis, ou franchement inadéquat. D’où hésitations, repentirs, précautions qui justifient ces agaçants «entre guillemets» censés tempérer un terme incertain, ces« en fait … écoutez … effectivement … » qui tentent maladroitement de meubler les lacunes du bagage lexical. Les poncifs émaillent la prose journalistique; on y abuse de ces mots passe-partout qui sont autant de cache-misère: « fort, impact, pragmatique, significatif, pérenne, en termes de », alors que des dizaines d’adjectifs ou d’expression existent pour indiquer la nuance précise, la fonction exacte. Mon journal, faisant état d’un préavis municipal, rapporte qu’une certaine forme de toits «a un impact très fort sur le paysage urbain de la ville. » Bel exemple de stéréotype que cet impact fort! C’est le chic du chic des incultes que de glisser un impact (ou le verbe impacter; dans leur prose ! Avec eux, impact n’a plus le sens de choc, de heurt, de marque visible d’une atteinte violente (un impact de balle) ; ils y voient l’équivalent de conséquence, influence, résultat, répercussion, contrecoup. Quant à fort, on sait qu’il se substitue à tous les adjectifs d’intensité. On aurait pu (ou dû) écrire un effet regrettable, ou néfaste, ou fâcheux, ou même désastreux, que sais-je? Il y avait maintes possibilités de dire que ces toits sont dommageables à l’harmonie architecturale d’un quartier. Et voilà qu’on ajoute à cette carence un pléonasme digne d’un personnage de Courteline: paysage urbain de la ville! Il rejoint cette tautologie relevée naguère: «Renens est devenue une ville urbaine. »
On ne voit plus les rapports qui régissent les personnes de la conjugaison. À la télévision française: «Nous sommes équipés d’une caméra cachée, pour ne pas se faire remarquer.» Les mots parasites pullulent: «Je demande à ce que le projet soit soumis aux voix … On cherche qu’est-ce qu’il faudrait faire … On connaît une baisse en termes de qualité ». Une baisse de la qualité suffirait …
A quoi bon continuer? À l’époque du laxisme généralisé, toute règle est devenue haïssable. Chacun jargonne sans se préoccuper d’autre chose que de « s’exprimer ». Le français perd sa limpidité, sa rigueur, et devient filandreux, redondant, terne. Le mythe de la« belle langue» s’effondre.
Jacques Bron